Christophe Castaner chez Shein : l'épineuse question du lobbying clandestin
L'ancien ministre de l'Intérieur a occupé le poste de conseiller RSE de Shein, en même temps que d'autres postes à responsabilité. De quoi susciter de vives interrogations quant à de possibles conflits d'intérêt.
Si on vous dit Shein, à quoi pensez-vous ? Au scandale des poupées à caractère pédopornographique vendues par la plateforme de fast fashion ? À son installation plus que controversée au BHV ? Aux conditions de travail délétères de celles et ceux qui y travaillent ? La liste des polémiques qui entourent le géant chinois est longue comme le bras, de quoi faire (presque) oublier que Christophe Castaner, ancien ministre de l 'Intérieur, y a lui-même officié un temps comme conseiller RSE...La journaliste Noëmie Leclercq, elle, ne l'a pas oublié. En mars 2025, elle publiait pour la Revue21 l'enquête « Lobbyiste clandestin de Shein, Christophe Castaner impose sa loi ».
⏳ Comprendre l'enquête en 30 secondes
→ Ancien ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner a occupé le poste de conseiller RSE de Shein, en même temps que d'autres postes à responsabilité comme celui de président du conseil de surveillance du port de Marseille.
→ De quoi interroger le risque de potentiels conflits d'intérêt, alors qu'à l'échelle locale, certain·es disent ne pas vouloir être vu·es en compagnie de militant·es anti fast fashion, de peur de représailles.
💥 Et son impact en encore moins de temps !
→ De nombreux·euses politiques se sont rapproché·es de Noëmie Leclercq pour échanger suite à la parution de l'enquête. Christophe Castaner, lui, a assuré que « tout [était] faux » dans le papier, sans avancer plus d'éléments.
→ Il a depuis quitté ses fonctions à Shein et la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) a lancé une procédure de contrôle, sans que ça ne puisse être imputée à la seule enquête de Noëmie Leclercq.
Un ancien ministre chez un géant de la fast-fashion
- En 2024, l'ancien ministère de l'Intérieur Christophe Castaner est nommé conseiller RSE du géant chinois Shein. Très vite, de vives critiques se font entendre.
- Dans ce contexte, la journaliste Noëmie Leclercq décide de prendre de la hauteur pour se demander si, via les autres postes à responsabilité qu'il occupe, Christophe Castaner pourrait faire du lobbying clandestin en faveur de Shein, et contre la proposition de loi anti fast fashion qui vise à réduire l'impact environnemental de l'industrie textile.
- À Marseille, où Christophe Castaner préside le conseil de surveillance du port de Marseille-Fos (premier port de France et troisième de Méditerranée), la journaliste révèle par exemple que certain·es locaux·ales ne veulent pas être photographié·es avec des militant·es anti fast-fashion de peur de représailles de la part de Christophe Castaner.
- À l'échelle nationale cette fois, le passage de la loi anti fast fashion devant les sénateurs soulève des interrogations au vu de la proximité entre Christophe Castaner et certains d'entre eux, explicite la journaliste.

💥 En quête d'impact
Un an après la parution de l'enquête, Christophe Castaner a-t-il été inquiété pour les risques de conflits d'intérêt entre son poste à Shein et ses autres fonctions ? Les militant·es anti fast fashion se sont-iels saisi·es de l'enquête de la Revue21 ? L'arène politique a-t-elle réagi ?
Rembobine vous propose de découvrir l'impact de l'enquête. Rendez-vous dans le guide du journalisme d'impact pour comprendre ce qui peut être inclus dans ce tableau.
→ Lors de l'enquête, Christophe Castaner n'a pas répondu à la demande d'interview qui lui a été adressée. Le jour de la parution de l'enquête, il a cependant envoyé un « message très condescendant au directeur de publication », et non à Noëmie Leclercq, « une réaction qui témoigne d'un grand mépris à l'égard des journalistes », regrette la principale concernée. « Il disait que "tout était faux" et quand je lui ai proposé de publier un droit de réponse, il n'a pas donné suite, explicite-t-elle. C'est très souvent le cas quand on enquête : les principaux concernés ont tendance à user de ce genre de méthodes d'intimidation plutôt que de donner des faits concrets. »
→ De nombreux·euses député·es ont écrit à la journaliste pour avoir accès à l'article et/ou pour discuter du sujet plus en détail. Des sénateur·trices lui ont également écrit, notamment du fait de leur intérêt sur les sujets liés à l'ingérence chinoise (bien que la communication de Shein insiste sur le fait que l’entreprise est désormais singapourienne) et/ou la fast-fashion. « Beaucoup de sénateurs et d'élus m'avaient parlé en amont, donc je n'étais pas surprise. »
→ Depuis la parution de l'enquête, Castaner a quitté ses fonctions chez Shein et la loi anti fast-fashion a été adoptée par le Sénat. Des faits qui ne peuvent cependant pas être imputés uniquement à l'enquête de Noëmie Leclercq tant les acteur·trices « à s'être mobilisé·es sur le sujet » ont été nombreux·euses, insiste-t-elle.
→ Fin 2025, le gendarme du lobbying — à savoir la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) — a engagé un contrôle du géant de la fast fashion. Villanelle conseil, la société de l'ex-ministre de l'Intérieur Christophe Castaner, était elle aussi concerné, à révélé le média Glitz.
→ Aucune action en justice n'a été intentée contre la journaliste, malgré le message de Castaner envoyé à la rédaction de Revue21 pour dire que « tout [était] faux » dans l'enquête. « Quand quelqu'un dit que tout est faux, mais qu'il ne se passe rien derrière, on en tire les conclusions qu'on veut », avance Noëmie Leclercq.
→ Noëmie Leclercq n'a pas été invitée à parler de son travail auprès d'autres rédactions et son enquête a parfois été reprise sans toujours que la journaliste ne soit citée. « C'est assez fréquent, dit-elle. Une fois qu'on sort une info, il faut faire le deuil de sa maternité. »
→ De nombreux autres articles, parfois très fouillés, sont néanmoins venus compléter et enrichir son travail, notamment le Complément d'enquête « Fringues et fric : Quand Shein relooke la France ». « Sur le dossier Shein, si ça bouge, c'est en grande partie grâce au travail des journalistes français », insiste Noëmie Leclercq, qui rappelle que c'est le média La Lettre qui avait révélé la prise de poste de Christophe Castaner chez Shein.
→ À Marseille, où Christophe Castaner préside le conseil de surveillance du port de Marseille-Fos, l'enquête a reçu un écho citoyen important selon Noëmie Leclercq. L'enquête a également été fortement repartagée dans les milieux militants anti fast fashion, ainsi que dans le milieu de la mode, « un milieu très puissant qui peut faire changer les choses très rapidement », dit la journaliste.
→ Le média L'observatoire des multinationales (OdM) et l'association Les Amis de la terre sont à l'origine du contrôle effectué par la HATVP sur le lobbying de Shein et le rôle de Christophe Castaner. « Ça n'est pas imputable qu'à mon enquête, mais bien sûr que j'espère qu'elle a été utile, au même titre que celles de mes confrères et consœurs sur le sujet », avance Noëmie Leclercq.
🕵️♀️ Les coulisses de l'enquête
Noëmie Leclercq est journaliste, spécialisée comme elle le dit elle-même sur « tout ce qui est cracra dans le luxe » (contrefaçons, lobbying, etc). Elle travaille principalement pour le média indépendant Glitz, qui enquête sur le secteur du luxe et de la mode, et écrit régulièrement pour la Revue21. Il y a un an, elle publiait l'enquête « Lobbyiste clandestin de Shein, Christophe Castaner impose sa loi » pour la Revue21.
Un an plus tard, elle revient pour Rembobine sur l'importance d'enquêter sur les secteurs de la mode et du luxe, peu habitués à faire l'objet d'enquêtes journalistiques, et sur les retombées de son enquête.

🧰 Pour mieux suivre le sujet
Si comme Noëmie Leclercq, vous vous intéressez à tout ce qu'il y a de « cracra » dans les secteurs du luxe et de la mode, on vous a sélectionné quelques recommandations qui devraient vous parler :
💻 Follow the money, une newsletter de Noëmie Leclercq
Sur Substack, la journaliste à l'origine de l'enquête de Revue21 s'amuse à décortiquer ses sujets de prédilection (la contrefaçon, le marché de la seconde main, les manœuvres politiques autour de l’industrie et le lobbying de l’ultra fast fashion...) avec humour et pédagogie, le tout pour des passionné·es du sujet mais aussi les plus novices. Foncez !
📚 Fashionopolis : le vrai prix de la mode et ce qui peut la sauver, un livre de Dana Thomas
Pour celles et ceux qui s'intéressent à l'industrie de la mode, Dana Thomas est une autrice incontournable. Dans cet ouvrage paru en 2020, la journaliste américaine mène l'enquête sur les ravages écologiques et sociaux de l‘industrie de l'habillement, et sur les initiatives mondiales pour tenter de la rendre plus vertueuse. Un incontournable, selon Noëmie Leclercq.
📻 Dans les coulisses peu reluisantes de la mode du luxe, une émission de « Secrets d'info » sur France Inter
Pour les plus audiophiles, on vous conseille ce podcast de « Secrets d'info » sur France Inter qui, entre harcèlement moral au travail, rythme effréné, turn-over des stagiaires et précarité des mannequins, dissèque les dessous de la mode du luxe.
Lecteur·rices, citoyen·nes...Vous avez le pouvoir de renforcer l'impact du travail des journalistes !
1. Partagez l'enquête et son analyse d'impact sur vos réseaux sociaux ou dans vos cercles professionnels et personnels. Les enquêtes gagnent en impact lorsqu’elles continuent à circuler après leur publication.
2. Lisez des médias qui enquêtent sur l'industrie du luxe comme le média Glitz, dont la newsletter, permet d'avoir des informations régulières sur l'industrie et la mode. Vous pourrez y retrouver la plume de Noëmie Leclercq, au même titre qu'au sein de la Revue21, disponible en librairie et en kiosque.
3. Rapprochez-vous d'associations qui se mobilisent contre la fast fashion. La coalition Stop fast-fashion en regroupe de très nombreuses.
4. Écrivez à vos député·es ou sénateur·rices pour les alerter sur la commission mixte paritaire sur la proposition de loi anti fast-fashion qui devrait se tenir au printemps.
5. Portez le plus possible des vêtements éthiques et/ou de seconde main. « Se mobiliser, ça commence déjà par réfléchir au prix qu'on est prêt à mettre pour un vêtement, insiste Noëmie Leclercq. Ça va paraître bateau, mais c'est crucial car avec nos vêtements, on est un peu là où on en était il y a dix ans avec nos assiettes, quand on commençait à se dire que nos choix d'alimentation pouvaient avoir des conséquences. »
Rembobine, le média qui lutte contre l'obsolescence de l'info Bulletin
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