Enquêtes participatives, appels à témoignages, lanceur·ses d’alerte… comment impliquer ses sources pour générer de l’impact
Qu’il s’agisse de miser sur la mobilisation citoyenne ou d’accompagner un témoignage isolé, l’engagement des sources peut décupler l’impact d’une enquête. Mais encore faut-il en créer les conditions.
En juin dernier, le média d’investigation belge Médor lançait une enquête autour des sentiers publics entravés par des clôtures, barrières ou panneaux dissuasifs. Pour la mener, la rédaction a invité ses lecteur·ices à géolocaliser sur une carte interactive les obstacles rencontrés sur leurs chemins. « On a reçu plus de 500 signalements. Les gens sont tombés sur notre carte avant même qu'on commence à communiquer sur l'enquête », souligne Louis Van Ginneken, journaliste et chargé de participation chez Médor. L’information a circulé d’elle-même dans des réseaux déjà mobilisés autour de la défense des chemins, créant un effet boule de neige.
L’enquête comme œuvre collective
Depuis 2019, Médor a mené treize enquêtes participatives comme celle-ci. Le principe : ouvrir un sujet, formuler des hypothèses et solliciter des données ou témoignages pour nourrir l’investigation. Sans aller jusqu’à transformer les lecteur·ices en journalistes, l’idée est d’alimenter l’enquête en données chiffrées précises ou en témoignages. Ce mode de fonctionnement intervient surtout sur des sujets qui ne sont pas nourris par des statistiques officielles, comme les coûts de l’orthodontie ou les violences dans le scoutisme.
En impliquant les citoyen·nes dès le début du processus, le média s’assure d’avoir une base engagée et prête à s’emparer du sujet. L’ambition est de « s’appuyer sur la masse de signalements, la masse de personnes qui sont intéressées et mobilisées sur ce sujet pour amener des constats et des pistes de solution aux différents niveaux de pouvoir », explique Louis Van Ginneken. Le rapport de force est ainsi déplacé, et permet de multiplier l’impact. Ce ne sont plus seulement des journalistes qui interpellent, mais des centaines de citoyen·nes concerné·es.
Dans le cas de l’enquête de Médor autour des violences dans le scoutisme, la publication a permis d’accélérer des mesures déjà en préparation. Aujourd’hui, la fédération des Scouts communique plus clairement sur ses dispositifs de prévention des violences. Celle-ci a même invité Médor à son sommet bi-annuel “afin de repenser les grandes lignes du mouvement” (lire notre mesure d’impact de l’enquête de Médor sur le scoutisme).

Lire notre mesure d’impact de l’enquête de Médor sur le scoutisme
D’autres médias explorent des formats proches. La plateforme Riposte Extrême Droite, lancée par StreetPress en 2023, invite par exemple les internautes à signaler des informations sur des groupuscules d’extrême droite afin d’alimenter une base de données et des enquêtes approfondies. Là encore, l’idée est d’agréger des témoignages dispersés pour faire émerger des faits recoupés par les journalistes.

Le média d’investigation local Mediacités a quant à lui lancé un appel à témoignages pour décupler l’impact d’une enquête déjà publiée sur les vols dans les hôpitaux. Face au silence des hôpitaux et des autorités, la mobilisation de professionnel·les et de patient·es a permis de documenter davantage l’ampleur du phénomène. Un moyen de faire vivre l’enquête dans le temps et de renforcer sa portée.

Lire notre mesure d’impact de l’enquête de Mediacités sur les vols dans les hôpitaux
Quand la sécurisation conditionne l’impact
Sans aller jusqu’à proposer des enquêtes collaboratives, d’autres médias encouragent les appels à contributions en mettant l’accent sur la sécurité dans la transmission des informations. Reporterre a ainsi réalisé un mode d’emploi illustré pour transmettre une alerte environnementale de manière sécurisée, garantissant aux sources que leur démarche sera protégée.
À la Maison des Lanceurs d'Alerte (MLA), association qui propose un accompagnement gratuit aux lanceur·ses d’alerte, la mobilisation prend une forme différente. Sur 500 signalements en 2025, seule une petite partie a été médiatisée car l’association accompagne des sources qui respectent un cadre juridique strict. Contrairement à un·e simple témoin, le·la lanceur·se d’alerte doit répondre à des critères (agir de bonne foi, sans contrepartie financière, être une personne physique, avoir personnellement connaissance des faits…) et suivre une procédure encadrée par la loi.
La médiatisation n'intervient alors que si les alertes internes et les autorités compétentes échouent à faire cesser le trouble. Tout l’enjeu consiste pour l’association à sécuriser le dossier avant qu’il ne touche la sphère publique, pour éviter que la source ne perde sa protection légale.
La Maison des Lanceurs d’Alerte propose un guide gratuit, « Médiatiser une alerte », à destination des journalistes et lanceur·ses d’alerte qui collaborent dans la cadre d'une divulgation publique.

Pour ce faire, la Maison des Lanceurs d’Alerte déploie des protocoles sécurisés. « On va diviser les clés de sécurité par différents canaux de communication pour que tout ne se retrouve pas dans le même, précise l’association. Nous utilisons Globaleaks pour la réception des signalements, une plateforme numérique sécurisée conçue pour le dépôt de documents de manière anonyme et confidentielle. »
La médiatisation peut alors avoir un impact soit en résolvant les faits signalés (en ouvrant une information judiciaire, par exemple), soit en soutenant la réhabilitation du ou de la signalant·e, « c’est-à-dire la reconnaissance de son statut par une institution judiciaire, ou le rétablissement de ses droits », précise la MLA. Sur ce second point, la médiatisation joue rarement un rôle décisif. « Le cas d'Irène Frachon est emblématique : il aura fallu 15 ans pour que les laboratoires Servier soient définitivement condamnés, alors que son dossier a été surmédiatisé. Ce temps long s'explique notamment par un manque de volonté politique à protéger effectivement les lanceurs d'alerte », regrette l’association.
La confiance reste la pièce maîtresse
Qu’il s’agisse d’agréger des centaines de signalements ou d’accompagner un·e seul·e lanceur·se d’alerte, la question reste : à quelles conditions une parole peut-elle avoir de l’impact dans l’espace public ? Chez Médor, la participation devient une manière de dire aux citoyen·nes que leur expérience a une valeur, et que des journalistes peuvent la traiter avec sérieux. À la Maison des Lanceurs d'Alerte, cela repose plutôt sur un cadre strict, en s’assurant que la personne qui témoigne ne sera pas mise en danger.
Dans les deux cas, l’impact naît de la confiance accordée et de la crédibilité. Mobiliser ses sources suppose de créer les conditions pour que des voix puissent être entendues parce qu’elles sont nombreuses et recoupées, ou parce qu’elles sont isolées mais juridiquement solides.
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