La mutualisation, nouveau levier d’impact pour les médias

Comment retrouver du temps, des moyens et de l’impact sans perdre son identité ? Chez les médias indépendants, la mutualisation offre une solution organisationnelle autant qu’éditoriale.

Marine Slavitch
Marine Slavitch

Longtemps, les médias ont été encouragés à cultiver leur « niche » en s’adressant à un public restreint mais fidèle et prêt à payer pour de l’info de qualité. Contraints par la fragilisation économique du secteur et l’intensification des batailles culturelles et politiques, les médias indépendants basculent aujourd’hui vers une logique de synergie. L’enjeu dépasse la survie économique. Il s'agit de muscler leur capacité d'enquête pour peser davantage dans le débat public. En ce début d’année, la fusion entre les rédactions de Basta! et Rapports de force illustre ce changement de paradigme.

De la complémentarité à la fusion

La fusion entre Basta! et Rapports de force ne s’est pas faite en un jour. Depuis plusieurs années, les deux rédactions collaboraient ponctuellement via des copublications. « Ce n’est pas parti d’une réunion de chefs se disant : on va fusionner, insiste Nicolas Camier, responsable du développement de Basta!. C’est plutôt un partenariat éditorial qui s’est intensifié, avec des complémentarités qui se sont construites dans le temps. »

Celles-ci sont d’abord éditoriales. Si Basta! s’est historiquement positionné sur des enquêtes de fond et des analyses au long cours, Rapports de force se spécialise plutôt dans le suivi à chaud des mouvements sociaux et l’actualité syndicale. « Chez Basta!, il y a des sujets qui sont dans nos thématiques, mais sur lesquels on réagit parfois avec un temps de retard, reconnaît Nicolas Camier. Rapports de force a cette capacité à produire très vite des contenus solides. »

La fin du couteau-suisse

La mutualisation vise d'abord à corriger un mal chronique de la presse indépendante : le surinvestissement menant à l’épuisement des équipes. À Rapports de force, jusqu’ici, trois journalistes faisaient tout. « Certain·es sont à temps partiel, et l’un d’eux s'occupe de toute l’administration, des réseaux sociaux, du technique… Pour une personne seule, c’est intenable », résume Nicolas Camier. Faute de temps et d’outils, Rapports de force peinait à développer son site ou à consolider sa base de donateur·rices, donc à être lu. « Ils avaient des informations, des réseaux, notamment syndicaux, parfois avant tout le monde. C’était dommage que ce travail ne soit pas mieux valorisé », observe Nicolas Camier.

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La fusion, une exception

Si la fusion a abouti, c’est que plusieurs paramètres étaient réunis. D’abord, un modèle économique commun, avec le don. « Nous, on avait réussi à fidéliser une base de donateur·rices, avec des outils et des campagnes rodées. Rapports de force stagnait depuis quelques années sur ce plan », explique Nicolas Camier.

Ensuite, l’absence d’ego de marque. « L’équipe de Rapports de force n'avait pas d’attachement fort à une identité graphique ou à une culture marketing. Ce qui comptait pour eux, c’était que leurs papiers soient lus et aient de l’impact, pas leur logo. » Sur le plan juridique, la souplesse du montage a également joué. Les deux structures étant des associations, la fusion ne passe pas par un rachat.

Mutualiser la technique

La question de l’identité est souvent un casse-tête. Pour Lucie Anizon, directrice opérationnelle de Coop-médias, coopérative citoyenne qui soutient et défend les médias indépendants, « dès que l’on touche à ce qui relève de l’image, comme le community management, ça devient très compliqué. Le risque, c’est l’homogénéisation des identités. »

À l’inverse, les fonctions support (comptabilité, juridique, ressources humaines ou outils techniques) se prêtent bien à la mutualisation. « Beaucoup de médias internalisent des choses qu’ils font mal, lentement, et qui leur coûtent cher. Mutualiser permet de dégager du temps et des moyens pour enquêter », souligne-t-elle.

Coop-médias développe ainsi des services partagés comme des outils de croissance sur les réseaux sociaux et encourage le recours à des compétences communes comme un comptable au service de plusieurs rédactions. La structure peut notamment prendre en charge la négociation avec les prestataires techniques.

Utilité sociale

Au-delà des enjeux d’audience, la fusion entre Basta! et Rapports de force s’inscrit dans une réflexion sur l’utilité sociale du journalisme. Informer sur l’accès aux droits, déconstruire les préjugés sur les protections sociales ou produire des contenus mobilisables par les citoyen·nes : autant de pistes qui pourront désormais être explorées par ces deux médias. « On veut remplir une mission qui s’apparente à du service public. On veut que les gens puissent réclamer leurs droits, débloquer des situations compliquées quand l’administration ne comprend pas leurs dossiers. Ce sont des formats sur lesquels on va désormais pouvoir se pencher », détaille Nicolas Camier.

« Nous voulions que nos articles sur l’immigration soient lus par les personnes concernées »
Entretien avec Max Siegelbaum, cofondateur de DocumentedNY, un média new-yorkais orienté vers les migrant·es en quatre langues et qui publie sur plusieurs plateformes. L’objectif : avoir un impact direct sur le public concerné.

Pour les deux rédactions, l’impact se mesurera moins par des indicateurs institutionnels que par des usages concrets et des retours qualitatifs. Ces rapprochements répondent aussi à une attente du public. « Les médias sont trop éclatés, on ne sait plus à qui donner. Pour peser face aux mastodontes, il faut se donner des moyens », résume Nicolas Camier.

En ce sens, la mutualisation apparaît moins comme une stratégie défensive que comme un levier pour renforcer durablement le rôle des médias indépendants dans le débat démocratique.

👊 L'impact en rédac

Marine Slavitch

Passée par La Revue des médias et Médianes, Marine Slavitch est aujourd’hui journaliste indépendante. Elle explore tout particulièrement l'écosystème des médias engagés, l’innovation éditoriale et la culture numérique.