Crédit : Disclose - L'Arlésienne avec Ulysse Fiévé

Soirées pétanque et réunions publiques : quand l’impact se joue hors les murs

Puisque l’impact est ancré dans le réel à une échelle souvent locale, peut-être faut-il aller le chercher là où les gens vivent vraiment. C'est le pari de certains médias qui présentent leurs enquêtes directement aux concerné·es ou rencontrent leurs lecteur·ices lors d’événements festifs.

Marine Slavitch
Marine Slavitch

Le 25 février, Disclose publiait une enquête autour de la contamination aux PFAS (des substances chimiques de synthèse dangereuses pour la santé présentes dans de nombreux produits du quotidien) dans les terres agricoles, les rivières et l’eau potable dans la Meuse et les Ardennes, « épicentre » de cette pollution en France, d’après le média d’investigation indépendant.

Le sujet touchant à la santé publique et potentiellement aux exploitations agricoles de ces habitant·es de l’Est, l’équipe a considéré qu’il aurait pu être anxiogène pour ceux·celles-ci de découvrir les résultats de l’enquête le jour de sa publication. Alors, la veille, Disclose a organisé une réunion publique pour en discuter avec les premier·ères concerné·es dans la salle polyvalente de La Ferté-sur-Chiers, dans les Ardennes. Étaient présent·es « les journalistes, un expert en analyses environnementales et les membres de l’ONG Générations Futures pour présenter l’enquête, détailler les découvertes scientifiques et proposer des pistes d’action pour les habitant·es », précise le média.

Répondre aux concerné·es

L’enjeu dépasse le simple compte rendu. « C’est quelque chose que l’on devait à ces personnes. [...] Ce ne sont pas juste des journalistes qui viennent présenter les résultats de leur enquête. Ce sont des journalistes qui veulent ouvrir un dialogue avec les personnes qui sont en réalité les personnages principaux de l'histoire racontée », insiste Pierre Leibovici, rédacteur en chef adjoint.

Plus de 120 personnes ont répondu au rendez-vous : des agriculteur·ices, qui pour certain·es ont dû fermer leur exploitation, d’ancien·nes salarié·es de l’usine responsable de cette pollution, des riverain·es qui utilisent une eau polluée. « Il a notamment fallu répondre à des questions du quotidien : quand je me lave les dents, ou quand je fais cuire du riz ou des pâtes, est-ce qu’il y a un risque ? », note Pierre Leibovici. Surtout, devant le silence des autorités, tous·tes ont voulu comprendre « comment l’État avait pu laisser faire cela. »

Encourager le passage à l’action

Si le fait d’organiser cette rencontre la veille de la publication est un vecteur de confiance et priorise, voire protège, les victimes de cette pollution, pour un média, le risque, c’est de se faire griller l’info. L’équipe a ainsi pris quelques précautions : « nous n'avons pas communiqué sur nos réseaux sociaux, souligne Pierre Leibovici. [...] nous avons privilégié la méthode la plus traditionnelle possible, c'est-à-dire des petits flyers glissés dans les boîtes aux lettres des habitant·es. » Le tout en impliquant des élus locaux : ce sont les maires qui ont imprimé et diffusé les tracts environ une semaine avant l’événement.

Comment donner le maximum d’écho à votre enquête ?
Lorsqu’une enquête journalistique est presque prête à être publiée, c’est peut être à ce moment là que le travail commence !

Une plainte collective avait déjà été déposée par les concerné·es en janvier, et plus d'un mois après la publication, des stations de traitement de l'eau ont été installées dans certaines communes. « On n'est pas juste un média qui enquête. On veut donner envie de passer à l'action et de corriger le tir », résume Pierre Leibovici. Pour Disclose, l'impact se construit dans la durée. Il s’agit d’être présent·es auprès des habitant·es dès les débuts de l’enquête jusqu’aux retombées concrètes sur le terrain, et de rester un interlocuteur accessible.

Miser sur la fête

Quand l’ADN du média s’y prête, l’impact peut aussi passer par une bonne partie de pétanque, du pastis et un loto. Dans les Bouches-du-Rhône, le journal trimestriel L’Arlésienne revendique une culture du « groupe de potes » qui souhaite « parler de choses sérieuses sans se prendre au sérieux », assume Éric Besatti, directeur de la publication.

Pour ce média local indépendant, l’événementiel est un pilier tant social qu’économique. Le 8 mars, la sortie d’un hors-série sur les municipales fut l’occasion de réunir 350 personnes pour un « Lotoloco » dans la salle des fêtes d’Arles. Selon Eric Besatti, environ 35 à 40% des participant·es étaient « des têtes inconnues », preuve que l’événementiel attire au-delà du lectorat habituel. Au programme : « tournoi de belote contrée, quiz de culture générale arlésienne, tour de chant antimilitariste, journalisme en scène, loto au bénéfice de la presse indépendante, questions pour une élection [trois candidats de chaque liste s’affrontant dans un jeu-questions], boum de rangement et vidage de fûts, lulu ! ». L’événement a généré 3500 euros de recettes grâce à la vente du journal, des goodies, des snacks et des boissons.

Chercher un impact territorial et communautaire

Au-delà des retombées économiques, c’est surtout la mixité sociale qui est recherchée. « Il faut mélanger les gens [...] C’est aussi une façon de combattre le repli sur soi », souligne Éric Besatti. Parmi les autres rendez-vous, des concours de pétanque « à la mêlée », où le média force la rencontre entre des populations qui ne se côtoient pas habituellement (« on peut faire jouer un vieux d’extrême droite avec un gitan ») et une présence à la Feria du 3 avril, où L’Arlésienne s’installera au pied des arènes pour vendre des journaux et de la bière au milieu de la foule.

Bien choisir le format de diffusion d’une enquête pour maximiser son impact
Pour maximiser l’impact d’une enquête il est primordial d’être lu par les gens directement concernés par le sujet et/ou par les relais et décideurs qui peuvent agir. Il est donc indispensable de privilégier le ou les formats qui vous permettront d’atteindre vos cibles prioritaires.

Lors des événements, L’Arlésienne fédère, mais ne tire pas la couverture sur elle. « Disons que l’on met en pratique les valeurs que l’on défend dans notre journal. Il faut qu’on rigole ! Moi, je ne tiens pas en place à une conférence de deux heures où les gens s’écoutent parler », insiste Éric Besatti. Alors, entre deux parties de belote, L’Arlésienne s’accorde seulement un court moment pour présenter le sommaire ou pitcher une enquête. Et les lecteur·ices et curieux·ses peuvent dialoguer avec l’équipe de façon informelle à la buvette. Une façon de montrer que les journalistes sont des acteur·ices locaux·locales avec qui l’on peut échanger normalement.

La présence physique de L’Arlésienne se matérialise aussi par des objets. Il y a les cartes postales distribuées sur le marché le samedi matin pour annoncer les sorties de numéros, ou les affiches et t-shirts sérigraphiés qui renforcent l'attachement des lecteur·ices. Le média devient alors un acteur culturel à part entière, capable de s'approprier les codes locaux parce qu’il les connaît et les pratique.

Si les méthodes divergent entre Disclose et L’Arlésienne, la fin est la même : il s’agit de restaurer la relation de confiance et de repenser la place du journaliste dans la cité sur le temps long. Quand les journalistes retournent sur le terrain une fois l’enquête terminée, l’information peut nourrir du dialogue, susciter des questions voire encourager une mobilisation, agissant ainsi à différentes échelles sur la vie collective.

👊 L'impact en rédac

Marine Slavitch

Passée par La Revue des médias et Médianes, Marine Slavitch est aujourd’hui journaliste indépendante. Elle explore tout particulièrement l'écosystème des médias engagés, l’innovation éditoriale et la culture numérique.