« 5 860 qui avortent dans un autre pays de l'Union européenne, c'est plus que le nombre de femmes qui vivent à Saint-Tropez »
Dans le cadre de l'enquête européenne « Exporting Abortion », Armelle Desmaison a enquêté sur les femmes européennes qui vont avorter dans un autre pays de l'Union. Depuis, la Commission européenne s'est engagée pour une meilleure prise en charge de ces déplacements.
Armelle Desmaison est journaliste indépendante, spécialisée en investigation et en data journalisme. Aux côtés d'une équipe de journalistes européen·es, elle a participé à l'enquête « Exporting Abortion », publiée en France chez Mediapart sous le titre « Traverser les frontières pour avorter ».
Un an plus tard, elle revient pour Rembobine sur comment enquêter à plusieurs, la nécessité de quantifier les passages de frontières pour cause d'IVG, et l'importance de laisser une place au témoignage individuel dans les enquêtes quantitatives.

Bonjour Armelle, l'enquête à laquelle vous avez participé a réuni une dizaine de journalistes européen·nes. Comment s'est passée cette collaboration ?
Tout d'abord, il faut savoir que ce type d'enquêtes est impossible à faire seul, vue l'étendue du sujet et les données qu'il faut récolter à travers l'Union européenne. On s'est donc regroupé à l'échelle de l'UE, avec le soutien du Journalism Fund. L'objectif était que chaque journaliste demande à son gouvernement de lui fournir les données sur les personnes qui résident à l'étranger et qui viennent avorter sur son territoire. Lorsque les gouvernements ne disposaient pas de celles-ci, il fallait chercher quelle autre entité pouvaient les avoir en sa possession. Dans le cas du Luxembourg par exemple, j'ai demandé directement aux hôpitaux s'ils pouvaient avoir des informations utiles.
L'équipe coordonnatrice s'est ensuite chargée de centraliser toutes les données. C'est comme ça qu'on a réussi à quantifier le nombre de femmes qui vont dans un autre pays européen pour avorter chaque année, et les destinations les plus prisées pour le faire.
Pourquoi était-ce justement important de réussir à quantifier le nombre de femmes qui vont avorter ailleurs dans l'UE ?
Avant notre enquête, des chercheurs avaient travaillé sur le sujet. Ils avaient montré que des routes existaient, mais ce travail de quantification n'avait jamais été fait à l'échelle de l'Union européenne. Or avoir un chiffre, ça peut permettre de peser dans les débats. Contrairement à un témoignage individuel – sans leur enlever leur force et leur importance, bien sûr ! –, ça permet de montrer qu'il s'agit d'un phénomène massif sur lequel il est important d'agir.
À l'heure où les chiffres se succèdent pêle-mêle dans l'actualité, il n'est pas toujours évident de prendre la mesure de ce que représentent 5 000, 50 000 ou même 500 000 femmes. Est-ce une question à laquelle vous avez réfléchie en amont de la publication ?
Effectivement, on a parfois du mal à se rendre compte de ce que représentent vraiment les chiffres. C'est la raison pour laquelle, dès le premier épisode de l'enquête [l'enquête d'Armelle Desmaison est publiée en trois volets sur Mediapart, NDLR], je tenais à donner les témoignages de plusieurs personnes qui ont vécu un avortement à l'étranger pour que, justement, le chiffre ne soit pas qu'un chiffre.
Avec l'équipe d'« Exporting Abortion », nous avons également réfléchi à des infographies qui permettent de faire comprendre à quoi ce chiffre correspond. En 2023 par exemple, les femmes européennes étaient au moins 5 860 à avoir avorté dans un autre pays de l'Union. Par comparaison, c'est plus que les 5 300 athlètes féminines qui ont participé aux Jeux olympiques de Paris 2024. C'est également plus que le nombre de femmes qui vivent à Saint-Tropez (1 973 femmes). Avec ces chiffres, on commence déjà à mieux cerner les ordres de grandeur, sachant qu'il faut toujours garder en tête qu'il s'agit de la partie émergée de l'iceberg.

Retrouvez notre mesure d'impact de l'enquête d'Armelle
Ces données ont été publiées il y a un an. Auriez-vous aimé qu'elles aient plus de visibilité ?
Oui, et d'ailleurs, on y travaille ! On souhaiterait créer un fichier Excel qui permette d'accéder le plus facilement possible à toutes ces informations. L'idée, c'est vraiment que ces chiffres puissent servir et être utiles à d'autres. D'une certaine façon, ce serait notre façon de contribuer à l'impact de notre enquête. On a toujours été très attentives à ses retombées. Dans les jours qui ont suivi la publication de l'enquête, nous avons créé un document pour répertorier les reprises journalistiques et politiques qui reprenaient notre investigation. C'est toujours intéressant de savoir si une enquête a eu des répercussions.
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