« Dans le porno africain, on retrouve un schéma d'exploitation qui rappelle certaines logiques coloniales »
Dans Jeune Afrique, Yves Plumey Bobo a révélé les coulisses du porno africain et les accusations d’exploitation visant Dorcel au Cameroun. Une enquête qui a suscité une indignation sur les réseaux sociaux... sans provoquer de véritable réaction politique.
Yves Plumey Bobo est journaliste pour Jeune Afrique. En février 2025, il publiait avec Mathieu Olivier l’enquête « Dorcel et le porno africain : l’enfer du décor », consacrée aux accusations d'exploitation formulées par des acteurs et actrices camerounais contre l’entreprise française.
Un an plus tard, il revient pour Rembobine sur la genèse de cette enquête, l’indignation qu’elle a suscitée sur les réseaux sociaux en Afrique, mais aussi sur l’absence de réaction des autorités politiques ou judiciaires. Il interroge également le silence de l’Europe face à ces accusations et les logiques d’exploitation qu’il qualifie de « post-coloniales ».
Bonjour Yves Plumey, comment est née cette enquête sur Dorcel et le porno africain ?
L'idée de l'enquête est née de dénonciations publiées sur les réseaux sociaux par des acteurs et actrices camerounais. L'une d'entre elles, connue sous le nom de Black Butterfly, avait déjà dénoncé ses conditions de travail à Douala, sans être écoutée. Elle a ensuite pris la parole publiquement, ce qui a encore détérioré ses conditions de travail, mais qui a encouragé d'autres personnes à s'exprimer, notamment un acteur appelé Ze Gladiator. À partir de ces témoignages, j'ai voulu m'intéresser à cet univers du porno africain, en particulier camerounais, car il s'agit clairement d’un sujet d’intérêt public malgré les nombreux tabous qui l'entourent.
Au Cameroun, la pornographie est interdite par la loi et socialement très mal vue. Moi-même, on m'a parfois taquiné en me demandant comment j'étais tombé sur ce sujet, si c’était parce que je regardais du porno. Certains pensent que si un journaliste s’intéresse à ce sujet, c’est forcément qu’il en est consommateur.
Quel impact l'enquête a-t-elle eu dans l'espace public ?
L'indignation a été généralisée. Au lendemain de la publication de l'enquête, quand vous tapiez sur les réseaux sociaux le nom d'une des personnes citées, son nom apparaissait parmi les recherches "populaires en ce moment". L'affaire a vraiment fait le buzz.
Ça a vraiment fait parler : des influenceurs, certains commentateurs... Au Cameroun, mais aussi un peu au-delà des frontières, en Côte d’Ivoire, au Congo. Sur les réseaux sociaux, il y a eu une réelle indignation. Le problème, c'est que cet impact n'a pas suivi au niveau institutionnel. Il n'y a pas eu de politiques qui se sont emparés du sujet, que ce soit au Cameroun ou en France.

Découvrez la mesure d'impact de Rembobine un an après la publication de l'enquête
Selon vous, pourquoi cette indignation n’a-t-elle pas débouché sur des actions politiques ou judiciaires ?
Sur le plan politique, il me semble que l'affaire a été mise au placard. Au Cameroun, ça ne m'étonne pas. On est habitué à une sorte d’omerta sur ce genre de sujets. Et puis la loi camerounaise criminalise les activités pornographiques. Le risque aurait même été que les politiques répriment plus les acteurs et actrices que les entreprises qui les exploitent. Côté français, je suis quand même un peu surpris. Dorcel est une entreprise française et il y a une loi sur le devoir de vigilance qui oblige les entreprises à rendre des comptes sur leurs activités à l’étranger, notamment en matière de droits humains. Pourquoi la justice française ne s'est pas saisie de cette affaire ? Ça reste une question pour moi.
Vous évoquez dans l’enquête un système d’exploitation « post-colonial ». Pourquoi cette notion vous semble-t-elle pertinente ?
Dans le porno africain, on retrouve un schéma d'exploitation qui rappelle certaines logiques coloniales. Des entreprises étrangères profitent de contextes locaux fragiles pour imposer des pratiques qui peuvent porter atteinte à la dignité des personnes. Historiquement, la colonisation reposait sur ces mêmes logiques d'exploitation économique et humaine. Voir aujourd’hui des accusations d’abus, de violences ou d’exploitation sexuelle impliquant une entreprise française dans un pays anciennement colonisé pose forcément la question de ces héritages. C’est une interrogation sur la continuité de certaines formes de domination, plus de soixante ans après les indépendances.
Que faudrait-il pour que ce type d’enquêtes produise davantage d’impact ?
En tant que journaliste, mon ambition est que les enquêtes journalistiques aient de l'impact. Face à une injustice, j'estime que le public a le droit d'en être informé. C’est la raison pour laquelle nous travaillons sur des sujets d'intérêt public. Mais si après l'enquête, rien ne change, je m'interroge sur le sens de notre travail. Si on dit qu’un magasin a été cambriolé et que la police à côté ne va même pas regarder, à quoi ça sert d’avoir dénoncé ce cambriolage ?
Le premier enjeu donc, au-delà de l’indignation citoyenne, c'est que les politiques prennent leur responsabilité. Si les politiques ne s’en saisissent pas, l’omerta continuera pour ceux qui abusent. Pire, ça crée un sentiment d'impunité totale. Et pour les victimes, la situation risque même de se détériorer.
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