Algues vertes : de la radio au grand écran, multiplier les formats pour changer la portée d'une enquête avec Inès Léraud
Rencontre avec une journaliste qui a tout tenté pour que le sujet des algues vertes devienne un scandale d’État difficile à ignorer par les autorités et l'industrie.
En février dernier, Arno Soheil Pedram, journaliste indépendant et collaborateur de Rembobine, nous expliquait comment choisir le bon format (un livre, un podcast, un film...) pour réussir à toucher le public escompté. Il décryptait notamment comment le Bondy Blog s'est mis à la vidéo, DocumentedNY à la cartographie ou encore The City à la carte postale...

En France, la journaliste Inès Léraud a réussi, en multipliant les formats, à faire parler d'un sujet souvent peu visible dans les médias. Depuis plusieurs années, elle s'intéresse aux pollutions émises par l'agriculture intensive, symbolisées par les algues vertes qui se déposent sur les plages. Ces algues, en se décomposant, dégagent de l'hydrogène sulfuré, un gaz toxique qui a tué des animaux et au moins trois hommes entre 1989 et 2016.
Bonjour Inès, tu as d'abord commencé à travailler sur les algues vertes dans le cadre d'un podcast en 22 épisodes sur l'agriculture (Journal breton) pour France Culture. Quel impact ont d'abord eu ces podcasts ?
Ces émissions ont eu un impact complètement inédit dans ma carrière. J'ai l'impression qu'au niveau régional surtout, l'écho a été très important. Certains s’amusaient à dire que France Culture, et en particulier Les Pieds sur terre pour lesquels je travaillais, était devenue la radio la plus écoutée de Bretagne ! J'ai reçu beaucoup de témoignages de jeunes qui m'ont expliqué qu'ils ne s'étaient jamais intéressés à l'histoire de leurs parents, de leurs grands-parents, de leur région et que tout d'un coup, ça leur donnait envie de s'y pencher. Certains m'ont même dit qu'ils avaient repris des études agricoles ! À ce moment-là, je me suis vraiment dit que ça avait du sens de déplacer un média national à l'échelle locale.

Alors que tu avais une caisse de résonance importante à la radio, pourquoi as-tu décidé de passer à la BD via La Revue Dessinée ?
À la radio, j'avais l'impression que je ne pouvais pas aller aussi loin que je le voulais notamment sur la question des algues vertes. On m'avait dit que j'avais déjà fait deux émissions sur le sujet [deux épisodes de la saison 1 de Journal Breton y sont consacrés, NDLR] et que j'avais fait le tour. En allant vers le monde de l'édition, je me suis sentie beaucoup plus libre, autant sur le fond que sur la forme. D'ailleurs, je pense que personne ne s'attendait — en tout cas, dans le monde politique et de l'agroalimentaire breton — à ce qu'une BD puisse porter un vrai travail d'investigation. Ça a jeté un pavé dans la mare et moi qui avais le sentiment que mon travail en radio était déjà très écouté en Bretagne, avec la BD, j'ai vraiment le sentiment d'être passée à une autre échelle.

Dirais-tu que la BD a démultiplié l'impact des émissions radio ?
Avoir un support écrit, ça change pas mal de choses et les répercussions ne sont clairement pas les mêmes. Déjà, à partir du moment où j’ai publié cet ouvrage, j’ai commencé à être interviewée par des médias. Ensuite la BD a été utilisée comme support pédagogique en milieux scolaire et universitaire par des professeur·es qui s'en sont servis pour aborder le sujet avec leurs élèves. Certain·es m'ont même invitée à en parler dans leurs cours. Mais ce n'est pas tout, loin de là... La Cour des Comptes, par exemple, a décidé d'enquêter sur le sujet suite à la parution de la BD, ce qui constitue un impact non négligeable. Des familles se sont appuyées sur mon travail d’investigation pour porter plainte contre l’État, et en 2025, pour la première fois, le lien direct entre les algues vertes et la mort d’un être humain a été établi par la justice, et l’État reconnu comme responsable de ce décès. J’ai aussi été poursuivie en diffamation par des industriels. Ces poursuites ont déclenché la création d’un comité de soutien, et la naissance d’un nouveau média d’investigation en Bretagne, Splann ! dont je suis co-fondatrice et marraine. Bref, toutes ces répercussions font boule de neige et engendrent d’autres impacts à long terme.
La parution de la BD a-t-elle également boosté ta carrière ?
Oui, clairement, j’ai pu « vendre » mes enquêtes plus facilement ! Disons qu'avec la BD, j'ai vraiment été identifiée, et notamment par mes ennemis — on va dire grossièrement par les mondes politique et économiques. À partir de la parution de la BD [vendue à plus de 150 000 exemplaires, NDLR], je me souviens de scènes lors de soirées bretonnes où des gens, apprenant qui j'étais, changeaient complètement de comportement. Mais ce changement de notoriété n'a pas eu que des mauvais côtés, j'ai l'impression que ça m'a ouvert plus de portes que ça ne m'en a fermé. J'ai pu travailler beaucoup plus facilement par exemple. Sans compter qu'en Bretagne ou même à Paris, comme ma tête était passée dans les médias, je me faisais arrêter dans la rue par des gens qui me disaient “bon courage”, “on est avec vous”...
Ton travail a ensuite été adapté au cinéma par le réalisateur Pierre Jolivet. Qu'est-ce que ce nouveau format a changé ?
Je pensais qu'on ne pouvait pas aller plus loin par rapport au succès de la BD et sa médiatisation. Mais avec le film, j'ai senti qu'on franchissait encore un nouveau palier [il a dépassé les 400 000 entrées, NDLR]. Où que j'aille en France, j'ai l'impression que maintenant, les gens sont à peu près informés qu'il y a des algues vertes en Bretagne, qu'elles sont dangereuses et qu'elles proviennent de l'agriculture, ce qui n’était pas du tout le cas, même en Bretagne, avant mes enquêtes, tellement la « fabrique du doute » des industriels était puissante. Et étrangement, d'un point de vue strictement personnel, le fait que Céline Sallette incarne mon rôle, c'est comme si ça m'avait un peu soulagée : j'ai moins été arrêtée dans la rue, par exemple. C'est comme si le film m'avait presque permis de redisparaître derrière le sujet.

Le film a également suscité beaucoup de débats dans les salles de cinéma. Et ça dure car encore dernièrement, j'ai été appelée pour venir discuter en Corse, en Bourgogne, en Ardèche... Ça circule vraiment et partout, des associations se servent de ces projections pour parler de leur propre territoire. Le film a même été projeté à l'Assemblée nationale et au Sénat.
Ce film touche donc un public très large...
Oui, et ce qui est intéressant, c'est que comme il permet d'aborder de très nombreux sujets — l’agriculture, le journalisme, les lanceurs d'alerte, l'écologie, les associations voire même éventuellement l'homosexualité [dans le film, Inès Léraud est représentée en couple avec une femme, NDLR] —, il touche plein de communautés différentes. Mais finalement, peut-être que ni la BD ni le film n'auraient pu avoir autant de succès et de visibilité si je n'avais pas publié régulièrement sur le sujet, s'il n'y avait pas eu un aussi grand travail préparatoire et si une relation de confiance ne s'était pas créée sur le terrain au fur et à mesure des années, grâce à ma série radio.
Des propos recueillis par Arno Soheil Pedram, édités par Cécile Massin.
Rembobine, le média qui lutte contre l'obsolescence de l'info Bulletin
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