Enfants victimes d'inceste : à Paris, l'échec d'un dispositif de l'Aide sociale à l'enfance
Bien que lancée en grande pompe début 2023, la maison d'accueil de l'Aide sociale à l'enfance (ASE) pour enfants victimes d'inceste n'est restée ouverte que quelques mois et a fermé ses portes dans l'indifférence générale et le silence le plus total.
Vous n'aurez donc certainement entendu parler ni de ce dispositif, ni de l'enquête de Sandro Lutyens pour StreetPress qui n'a trouvé que très peu d'écho dans l'arène médiatique. Mais qu'à cela ne tienne : chez Rembobine, on tient à revenir sur des enquêtes passées sous les radars, mais qui nous semblent pas moins extrêmement nécessaires.
⏳ Comprendre l'enquête en 30 secondes
→ Début 2023, la ville de Paris ouvre un dispositif d'accueil (le deuxième en France) pour enfants victimes d'inceste.
→ L'établissement ferme à l'été 2024 due à de nombreux dysfonctionnements, passés sous silence par la Ville de Paris comme, entre autres, des locaux inadaptés et la difficulté à recruter des professionnel·les formé·es.
💥 Et son impact en encore moins de temps !
→ La fermeture du dispositif a suscité un « silence institutionnel total » et, alors qu'une autre association a été mandatée pour rouvrir le dispositif, aucune date d'ouverture n'a pour le moment été annoncée.
→ L'enquête n'a pas fait l'objet de relais, que ce soit de la part d'autres médias ou d'associations de protection des droits des enfants.
Une fermeture due à de nombreux dysfonctionnements
En janvier 2025 paraissait l'enquête « Enfants placés victimes d'inceste : l'échec de la ville de Paris passé sous silence », de Sandro Lutyens pour StreetPress. On vous explique :
- En décembre 2021, alors que la sortie de La Familia Grande (Camille Kouchner) a créé une onde de choc à travers la France, la mairie de Paris annonce en grande pompe l'ouverture d'une maison d'accueil de l'Aide sociale à l'enfance (ASE) pour enfants victimes d'inceste.
- Deuxième du genre en France après celle d'Agen, dans le Lot-et-Garonne, l'établissement – dont la gestion est confiée à l'association Docteurs Bru – doit accueillir 25 filles et garçons de 8 à 18 ans, afin de « prendre en charge le trauma complexe » et « éviter que les personnes reproduisent les comportements qui les font souffrir », selon la communication officielle.
- Si l'établissement ouvre bel et bien début 2023, la mairie de Paris le ferme à l'été 2024 en toute discrétion, sans aucune communication ni explication. Une fermeture qui s'explique par de nombreux dysfonctionnements, à commencer par des locaux non adaptés, des difficultés à recruter des professionnel·les formé·es ainsi qu'à trouver des jeunes pour intégrer le dispositif, révèle l'enquête de Sandro Lutyens. Des agressions sexuelles entre enfants ont même lieu au sein de l'établissement.
- De quoi inquiéter les professionnel·les du secteur, alors qu'en 2021, la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) préconisait l'ouverture, dans chaque département, d'une maison d’enfants spécialisée dans la protection et l’accueil des enfants victimes d’inceste et de toutes violences sexuelles.

💥 En quête d'impact
Un an après la publication de l'enquête, les professionnel·les de la protection de l'enfance se sont-iels exprimé·es sur le sujet ? Une autre maison d'accueil pour enfants victimes d'inceste a-t-elle ouvert à Paris ? Plus de moyens sont-ils alloués pour la lutte contre les violences faites aux enfants ?
Rembobine vous propose de découvrir l'impact de l'enquête. Rendez-vous dans le guide du journalisme d'impact pour comprendre ce qui peut être inclus dans ce tableau.
→ Depuis la parution de l'enquête, ni la Ville de Paris ni l'association Docteurs Bru, qui s'occupait de l'établissement, ne se sont exprimés sur le sujet. Sandro Lutyens regrette à ce titre un « silence institutionnel total ».
→ Alors qu'en janvier 2025, la Ville de Paris a confié la réouverture d'une maison d'accueil à l'association Œuvre de secours aux enfants (OSE), qui gère déjà six établissements de l'Aide sociale à l'enfance (ASE) en Île-de-France, aucune date d'ouverture n'a pour le moment été annoncée.
→ À la connaissance de Sandro Lutyens, aucune personnalité politique ne s'est exprimée sur le sujet. « Autant certaines enquêtes sur la protection de l'enfance font beaucoup de bruits, autant ça n'a pas été le cas pour celle-ci, regrette-t-il, je finis par me demander si les élu·es ont eu connaissance de ce papier. »
→ Aucune action en justice n'a fait suite à la parution de l'enquête. « C'est un papier qui n'appelait rien sur ce sujet », précise le journaliste.
→ L'enquête de Sandro Lutyens n'a pas fait l'objet de reprises médiatiques. « C'est un article qui aurait pu tourner, mais ça n'a pas été le cas, déplore l'auteur. L'inceste reste un sujet tabou, développe-t-il, sans compter que je me suis concentré sur les problèmes structurels de la protection de l'enfance. C'est peut-être moins vendeur que si on donnait la parole directement à des enfants victimes... »
→ Sandro Lutyens a eu le retour de plusieurs adultes anciennement placés à l'ASE, qui lui ont fait part de leur expérience. « Ils m'ont dit avoir eux aussi vécu la violence des institutions, les nombreux dysfonctionnements... Ce qui les a remués, c'est vraiment l'échec structurel pour protéger les enfants », dit-il.
→ Le journaliste n'a cependant pas eu de retours d'associations ni de porte-paroles de protection des droits des enfants. « C'est étrange, car c'est quand même un dispositif qui avait été ouvert en grande pompe », s'étonne-t-il.
🕵️♀️ Les coulisses de l'enquête
Sandro Lutyens est journaliste indépendant. Installé à Marseille, il est spécialisé sur les questions liées à la jeunesse (protection de l'enfance, éducation, justice des mineurs...). Il anime par ailleurs des ateliers d’Éducation aux médias et à l'information (EMI).
Pour Rembobine, il revient sur les difficultés inhérentes aux enquêtes sur la protection de l'enfance, le choix de recueillir ou non la parole des victimes, et les raisons du faible impact de son enquête.

🧰 Pour mieux suivre le sujet
L'inceste est un sujet difficile si l'en est. Pour tenter de l'aborder en douceur, on vous a sélectionné quelques recommandations.
📻 Des podcasts sur l'inceste, il y en a plusieurs et des très très biens. On n'a pas réussi à en choisir qu'uns, en voici donc une petite sélection :
- L'inceste, un podcast de La série documentaire (LSD) sur France Culture : en quatre épisodes, Johanna Bedeau, réalisatrice et productrice de documentaires s'interroge sur le déni de notre société face à l’inceste.
- Ou peut-être une nuit, du podcast Injustices de Louie Media : dans ce très beau podcast, Charlotte Pudlowski cherche à comprendre pourquoi sa mère, victime d'inceste, s'est tu pendant de si longues années, et tant d'autres victimes avec elle. L'écoute est difficile, soyez sûr·es d'être prêt·es au moment de vous lancer.
- La fille sur le canapé, de Nouvelles Écoutes : à travers plusieurs témoignages mais aussi son propre vécu, l'autrice afropéenne Axelle Jah Njiké explore la question des violences sexuelles au sein des familles afro-descendantes. Là encore, l'écoute est difficile, mais profondément nécessaire.
🎬Côté films, on a pensé à deux films sortis ces dernières années :
- Les Chatouilles, d'Andréa Bescond : « Odette a huit ans, elle aime danser et dessiner. Pourquoi se méfierait-elle d’un ami de ses parents qui lui propose de “jouer aux chatouilles” ? » peut-on lire dans le synopsis. Tout y est. On vous laisse découvrir le reste.
- Je verrai toujours vos visages, de Jeanne Herry : en abordant la question de la justice restaurative, ce très beau film dresse, en creux, le portrait d'une jeune femme victime d'inceste de la part de son frère.
📚 Côté livres, enfin, on a regardé dans nos bibliothèques et résultat des courses, on vous conseille :
- Qui a tué Virginie ? de Julien Mucchielli : passé un peu sous les radars (comme l'explique lui-même son auteur), l'ouvrage explore l'histoire de l'assassinat de Virginie, cette jeune femme qui venait enfin de quitter Denis, son père devenu son compagnon et le père de son enfant, après des années d’emprise incestueuse. Dire que Dupond-Moretti avait alors parlé d'“inceste heureux”. Sans commentaire.
- Sandro Lutyens vous invite aussi, pêle-mêle, à vous plonger dans les ouvrages suivants : Le Voyage dans l'Est de Christine Angot, La Familia grande de Camille Kouchner, et Le Silence des autres de Lydia Gouardo.
Lecteur·rices, citoyen·nes...Vous avez le pouvoir de renforcer l'impact du travail des journalistes !
1. Bien sûr, vous pouvez partager l'enquête de Sandro Lutyens et l'analyse de son impact par Rembobine pour les faire connaître à vos proches.
2. Sur un sujet comme celui-ci, « la meilleure chose à faire, c'est d'abord d'encourager la parole autour de soi, d'être à l'écoute, d'être conscient que ces choses-là arrivent plus souvent qu'on ne le croit », insiste-t-il le journaliste. Écouter et croire les personnes de son entourage est d'ailleurs la principale recommandation du rapport d'enquête de 2023 de la Ciivise.
3. Renseignez-vous sur le sujet. Dans la continuité de son podcast Ou peut-être une nuit, Louie Media dresse notamment une liste (non exhaustive) d'essais, documentaires et rapports sur le sujet.
4.Contactez vos député·es pour qu'iels ne mettent pas le sujet sous le tapis.
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