Industrie du porno en Afrique : les coulisses d’une exploitation

Et si le porno était aussi une affaire de domination post-coloniale ? C'est la question que soulèvent les journalistes Yves Plumey Bobo et Mathieu Olivier dans une enquête glaçante, parue en mars 2025 dans Jeune Afrique.

Timothée Vinchon
Timothée Vinchon

Ils y racontent comment des jeunes Africain·es, souvent précaires et invisibilisé·es, sont filmé·es dans des conditions indignes, avant que leurs vidéos ne soient diffusées à grande échelle par un géant du X européen. Derrière les promesses d’un « porno éthique », ils dévoilent une mécanique d’exploitation bien huilée, faite de contrats inexistants, de risques sanitaires et de silences imposés.

Pour celles et ceux qui n'ont pas le temps, on vous a résumé l'enquête et son impact en 1 minute. Aux autres, on vous souhaite une bonne lecture ! Vous découvrirez plus bas les impacts de l'enquête en détails, une interview de Yves Plumey Bobo et nos recommandations pour creuser le sujet.

⏳ Comprendre l'enquête en 30 secondes
→ En Afrique, des jeunes tournent dans des pornos pour Dorcel pour des salaires dérisoires, dans des conditions précaires et sans suivi médical.
→ Ces vidéos sont diffusées par Dorcel TV Africa, filiale du géant français du X qui dit respecter l'éthique mais ne contrôle pas les intermédiaires.

💥 Et son impact en encore moins de temps !
→ L’enquête a brisé un tabou, provoqué une vague d’indignation sur les réseaux sociaux... mais aucune réaction officielle.

Porno en Afrique, enquête sur un marché sans règles

Il y a un an paraissait l'enquête « Dorcel et le porno africain, l’enfer du décor » des journalistes Yves Plumey Bobo et et Mathieu Olivier pour Jeune Afrique. On vous expliq ue :

  • Dans plusieurs pays africains comme le Cameroun, la Côte d'Ivoire ou la RDC, des scènes pornographiques sont tournées avec des acteur·trices locaux·ales, souvent jeunes, vulnérables et non déclaré·es, puis diffusées à l'international par la société française Dorcel via sa chaîne Dorcel TV Africa. Deux acteur·rices, Black Butterfly et Ze Gladiator témoignent.
  • Ces acteurs et actrices gagnent des salaires trois à quatre fois inférieurs à leurs homologues européen·nes, sans contrat, sans anonymat garanti, ni dépistage systématique des IST, ce qui expose certain·es d’entre elles et eux à de graves conséquences sanitaires et sociales. ils subissent aussi l’ostracisme familial et des menaces de la part de recruteurs.
  • Pour recruter les acteurs et actrices, Dorcel s’appuie sur des "casteurs ", des intermédiaires africains dont certains issus du monde local de la nuit, comme Esther Biiga au Cameroun, qui aurait joué un rôle de facilitatrice sans fournir de véritable cadre de protection aux participant·es.
  • L'enquête démontre un profond décalage entre les engagements publics de Dorcel, qui affirme produire du porno « éthique » avec des ONG africaines, et les conditions réelles sur le terrain, marquées par la précarité, l’absence de suivi et une asymétrie de pouvoir qui rappellent des logiques post-coloniales.

💥 En quête d'impact

Un an après la parution de l'enquête, a-t-elle trouvé de l'écho ? Des personnalités politiques se sont-elles emparées du sujet ? Des entreprises du X ont-elles dû faire évoluer leurs pratiques ?

Rembobine vous propose de découvrir l'impact de l'enquête. Rendez-vous dans le guide du journalisme d'impact pour comprendre ce qui peut être inclus dans ce tableau.

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IMPACT INSTITUTIONNEL ❌

→ Le scandale aurait pu relancer le débat sur la nécessité d’un encadrement plus strict des tournages pornographiques en Afrique centrale. Au Cameroun où la pornographie est interdite, ces révélations ont d'ailleurs mis en lumière l’absence de contrôle et de régulation, un vide juridique dont profitaient les producteurs pour intimider les acteurs (sous la menace de la loi anti-porno). Mais les autorités locales, interpellées sur ces pratiques illégales, n'ont pas réagi et aucune sanction ou mesure n'a été annoncée à ce jour.

→ La société 1979 Média, dont le nom commercial est Dorcel, directement mise en cause, a contesté toute responsabilité en mettant en avant sa charte éthique et des « partenariats vérifiés ». Dans son droit de réponse, elle a défendu ses procédures RSE et affirmé vouloir « renforcer ses contrôles » sur ses activités en Afrique. En pratique, cependant, aucune modification des conditions de production n’a été rapportée après l’enquête. « Ils n’entrent pas dans les détails et ne répondent pas aux questions posées dans l’article  », se désole Yves Plumey Bobo.
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IMPACT JUDICIAIRE ❌

→ Ni Dorcel ni les intermédiaires locaux n’ont fait l’objet de condamnations connues pour ces faits, et aucune plainte officielle de victimes n’a été rendue publique. 

→ Côté français, il n’y a pas non plus eu de réaction ou de poursuites de la société, ce que déplore Yves Plumey : « Il y a une loi sur le devoir de vigilance qui oblige les entreprises à rendre des comptes sur leurs activités à l’étranger, notamment en matière de droits humains. Donc pourquoi la justice française ne s'est pas saisie de cette affaire ? »

→ Lors de la publication, certaines victimes ayant témoigné ont reçu des menaces de représailles de la part de producteurs liés à Dorcel, qui les ont exhortés à garder le silence sous peine de poursuites ou de violences. « Il y a une sorte de sentiment d’impunité. Ils ont été intimidés avant, pendant et après l’enquête. »
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IMPACT MÉDIATIQUE ✔️

→ L'enquête de Jeune Afrique a connu un vrai relai médiatique à travers le continent. L'article a également été publiée dans la version anglaise de Jeune Afrique, The Africa Report, et plusieurs médias africains en ont rendu compte ou commenté les révélations. Des sites d'actualité au Cameroun comme 237Média et La Nouvelle Tribune au Bénin ont résumé l’affaire.

→ L'implication d’une personnalité camerounaise du monde de la nuit, Esther Biiga, a été commentée dans la presse people locale Exclusif, qui a rapporté la controverse et attendu ses explications.

→ Sur les réseaux sociaux, le sujet a suscité une vague d'indignation et de discussions. De nombreux internautes ont exprimé leur choc, certains demandant des comptes aux personnes impliquées. « Le problème, c’est que ça n’a pas suivi au niveau institutionnel », regrette Yves Plumey.
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IMPACT PUBLIC ❌

→ Si l'un des effets notables de l’enquête a été de libérer la parole de certains acteurs et actrices pornographiques africain·es, les conditions de travail de l’actrice Black Butterfly se sont plutôt détériorées. Elle a perdu la garde de ses enfants à cause de cette affaire et subi de nombreux impacts psychologiques.

🕵️‍♀️ Les coulisses de l'enquête

Yves Plumey Bobo est journaliste pour Jeune Afrique. Il y a un an, il publiait l’enquête « Dorcel et le porno africain : l’enfer du décor », consacrée aux accusations d'exploitation formulées par des acteurs et actrices camerounais contre l’entreprise française.

Un an plus tard, il revient pour Rembobine sur la genèse de cette enquête, l’indignation qu’elle a suscitée sur les réseaux sociaux en Afrique, mais aussi sur l’absence de réaction des autorités politiques ou judiciaires. Il interroge également le silence de l’Europe face à ces accusations et les logiques d’exploitation qu’il qualifie de « post-coloniales ».

Porno africain : “un schéma d’exploitation qui rappelle certaines logiques coloniales”
Dans Jeune Afrique, Yves Plumey Bobo a révélé les coulisses du porno africain et les accusations d’exploitation visant Dorcel au Cameroun. Une enquête qui a suscité une indignation sur les réseaux sociaux... sans provoquer de véritable réaction politique.

🧰 Pour mieux suivre le sujet

Le porno africain et les accusations visant Dorcel soulèvent des questions plus larges sur l’exploitation et les héritages coloniaux. Pour vous aider à mieux comprendre le sujet, on vous a sélectionné quelques ressources.

📚 Sexe, race & colonies. La domination des corps du XVe siècle à nos jours, un ouvrage collectif dirigé notamment par Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Christelle Taraud.

Ce livre vous plonge dans six siècles d'histoire coloniale pour montrer comment les imaginaires sexuels autour des peuples colonisés ont été construits et diffusés en Europe. Une lecture éclairante pour comprendre comment ces représentations ont façonné les mentalités occidentales, et pourquoi elles continuent encore d’influencer certains regards.

📰 Les tirailleurs de Poutine : enquête sur ces Africains qui combattent pour la Russie, une enquête d’Yves Plumey Bobo pour Jeune Afrique.

Dans cette autre enquête, Yves Plumey Bobo raconte comment de jeunes Africains sont recrutés pour combattre en Ukraine aux côtés de la Russie. Pour lui, elle pose « les mêmes questions » que son investigation sur Dorcel : celles d'une exploitation persistante des Africains par des puissances extérieures.

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Comment multiplier l'impact de l'enquête ?

Lecteur·rices, citoyen·nes...Vous avez le pouvoir de renforcer l'impact du travail des journalistes !

1. Partagez l'enquête sur les réseaux sociaux ou dans vos cercles professionnels. Les enquêtes gagnent en impact lorsqu’elles continuent à circuler après leur publication.

2. Écrivez à vos député·es ou sénateur·rices pour leur demander si l’affaire a été examinée à la lumière de la loi sur le devoir de vigilance, qui oblige les entreprises françaises à surveiller leurs pratiques à l’étranger.

3. Soutenez les organisations de défense des droits humains. Certaines ONG comme Médecins du Monde travaillent sur les droits des travailleurs du sexe, l’exploitation et les violences sexuelles. Cela peut contribuer à documenter et protéger les personnes concernées.
💥 En quête d'impact

Timothée Vinchon Twitter

Rédacteur et cofondateur de Rembobine - Journaliste indépendant - Formateur en éducation populaire aux médias