« La maison d'accueil faisait face aux mêmes problèmes que de nombreuses structures de la protection de l'enfance »
Sandro Lutyens est journaliste indépendant. Installé à Marseille, il est spécialisé sur les questions liées à la jeunesse. En janvier 2025, il publiait l'enquête « Enfants placés victimes d'inceste : l'échec de la ville de Paris passé sous silence » pour StreetPress.
Un an plus tard, il revient pour Rembobine sur les difficultés inhérentes aux enquêtes sur la protection de l'enfance, le choix de recueillir ou non la parole des victimes, et les raisons du faible impact de son enquête.
Bonjour Sandro, comment avez-vous commencé à enquêter sur la fermeture de la maison d'accueil pour enfants victimes d'inceste, à Paris ?
Je travaillais sur une autre enquête, quand le directeur d'une structure d'accueil m'a dit au détour d'une conversation « ah, c'est comme ce foyer pour enfants victimes d'inceste qui a fermé à Paris ». Comme je n'en avais jamais entendu parler, j'ai commencé à faire quelques recherches qui ont tout de suite dessiné un paysage de l'information particulièrement parlant autour du sujet : dans la presse, on trouvait énormément d'éléments sur l'ouverture du dispositif, mais rien sur sa fermeture. Je me suis tout de suite dit qu'il fallait creuser.

Votre enquête s'appuie sur les témoignages d'anciens éducateurs. Est-ce que leur parole a été difficile à recueillir ?
Effectivement, mon travail s'est principalement appuyé sur le témoignage de deux anciens éducateurs de la structure, l'un que j'ai contacté via LinkedIn et l'autre via mes réseaux. Dans le secteur de la protection de l'enfance, la parole des professionnel·les est à la fois facile et difficile à obtenir. Facile, parce que iels ont envie de parler, mais difficile car dans le même temps, iels veulent protéger leur secteur qui est déjà en grande souffrance. Il y a toujours la crainte qu'on s'en prenne aux structures plutôt qu'aux donneurs d'ordre. C'est d'autant plus vrai pour les professionnel·les qui travaillent avec des enfants victimes d'inceste.
En quoi les dysfonctionnements que vous décrivez sont-ils symptomatiques des difficultés générales de la protection de l'enfance ?
La maison d'accueil faisait face aux mêmes problèmes que de nombreuses structures de la protection de l'enfance : turn-over important, manque de professionnels, difficulté à recruter des professionnel·les formé·es, et j'en passe. Mais contrairement à d'autres structures, elle disposait d'un budget colossal [le budget annuel y était de plus de 4,7 millions d’euros, soit le double des budgets moyens des maisons d’accueil de l’ASE, NDLR] et avait fait l'objet de beaucoup de communication en amont. À un moment, tu finis par te dire que si avec tout ça, ça ne marche pas, c'est qu'il y a un souci. Et en l’occurrence, ce qui est apparu, c'est qu le dispositif avait ouvert beaucoup trop vite, sans vraie préparation.

Découvrez notre mesure d'impact de l'enquête de Sandro
L'un des problèmes que vous soulevez est la difficulté à recruter des professionnel·les formé·es. Est-ce d'autant plus vrai pour l'accompagnement de victimes d'inceste ?
Disons que dans d'autres structures, c'est déjà très difficile de recruter des professionnel·les formé·es, mais là, ça l'était encore plus. Un des éducateurs à qui j'ai pu parler m'a dit qu'autour de lui, c'est à peine si ses collègues avaient seulement le Brevet d'aptitude aux fonctions d'animateur (Bafa). À partir de là, c'est un cercle vicieux : tout le monde s'en va, les structures cherchent des remplaçant·es qui arrivent dans un climat délétère où c'est compliqué de travailler puis s'en vont... Sachant que pour ne rien arranger, les relations entre la ville de Paris et l'association en charge de la structure étaient tendues.
Avez-vous pensé à recueillir la parole d'enfants accueilli·es dans la structure ?
La question ne s'est pas posée pour deux raisons. Déjà, toutes les personnes avec lesquelles j'ai échangé m'ont fait comprendre qu'il n'était pas question de donner l'identité des enfants accueilli·es. Ce sont des enfants particulièrement protégé·es, ce qui se comprend tout à fait. Et même si j'avais pu arriver jusqu'à elleux, je ne crois pas que ça aurait eu une vraie valeur ajoutée : j'aurais eu l'impression de les exposer alors que de toute façon, je me concentrais surtout sur les dysfonctionnements structurels.
Malgré ces dysfonctionnements justement, l'enquête n'a eu qu'un faible impact. Comment l'expliquez-vous ?
À dire vrai, le manque d'écho du papier m'a un peu déçu. L'enquête révélait des faits exclusifs, qui n'étaient nulle par ailleurs, et ils sont passés sous les radars alors même qu'il s'agit d'un sujet extrêmement important ! Ils sont le miroir de notre société, puisqu'ils racontent la façon dont les institutions publiques traitent les plus fragiles d'entre nous... Le fait que l'enquête ait eu si peu d'impact est difficile à expliquer et bien sûr un peu démoralisant, mais je vais continuer à travailler sur le sujet.
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