« Les secteurs du luxe et de la mode n'ont pas l'habitude d'être des sujets d'enquêtes journalistiques »
Pour la Revue21, Noëmie Leclercq a enquêté sur le « lobbyiste clandestin de Shein », Christophe Castaner. Une enquête qui a suscité de vives réactions. Depuis, l'ancien ministre de l'Intérieur a quitté ses fonctions au sein du géant de la fast fashion.
Noëmie Leclercq est journaliste, spécialisée comme elle le dit elle-même sur « tout ce qui est cracra dans le luxe » (contrefaçons, lobbying, etc). Elle travaille principalement pour le média indépendant Glitz, qui enquête sur le secteur du luxe et de la mode, et écrit régulièrement pour la Revue21. En mars 2025, elle y publiait l'enquête « Lobbyiste clandestin de Shein, Christophe Castaner impose sa loi ».
Un an plus tard, elle revient pour Rembobine sur l'importance d'enquêter sur les secteurs de la mode et du luxe, peu habitués à faire l'objet d'investigations journalistiques, et sur les retombées de ses révélations.
Bonjour Noémie, pourquoi vous êtes-vous intéressée à la prise de poste de Christophe Castaner chez Shein ?
Je travaille sur ce qu'il y a de cracra dans la mode et le luxe et à ce titre, Shein est doublement intéressante. D'abord, l'entreprise est régulièrement pointée du doigt par des designers plus ou moins connus qui se plaignent du pillage de leurs créations. Ensuite, si Shein est la plus grosse entreprise de fast fashion, lors de son déploiement à Paris, elle a réussi à s'insérer dans les hauts lieux du luxe, comme la rue Cambon - celle de Chanel ! - pour un défilé, il y a quelques années. Pour ces raisons, j'observais donc attentivement ce que faisait Shein. Et avant cet article, j'avais par exemple écrit sur Fabrice Layer, que l'entreprise avait embauché comme lobbyiste en chef pour la France. Quand Alexandre Berteau, mon confrère de La Lettre [aujourd'hui chez Mediapart, NDLR], a révélé que Christophe Castaner avait pris ses fonctions chez Shein et que Revue21 m'a proposé de creuser le sujet, je n'ai donc pas hésité.

Dans votre enquête, vous mettez en avant les nombreuses autres casquettes de Christophe Castaner qui auraient pu mener à un conflit d'intérêt avec ses fonctions, aujourd'hui révolues, chez Shein.
Au moment de l'annonce de sa prise de fonction chez Shein, il y a eu de très nombreux papiers outrés du fait qu'un ancien ministre puisse rejoindre les rangs de Shein. Avec Revue21, on a voulu faire un pas de côté et interroger le faisceau d'indices qui pouvaient poser problèmes, comme le fait qu'en tant que président du conseil de surveillance du port de Marseille-Fos, il a la main sur l'un des plus gros points d'entrée de marchandises du pays et ce alors même qu'il travaillait alors pour un géant de la fast fashion. Au niveau local, il y avait aussi le fait que certaines personnes craignaient d'afficher leur opposition à la loi anti fast fashion de peur de représailles. L'enjeu était vraiment de donner toute la mesure de ce que ça veut dire, concrètement, d'avoir un ancien ministre, avec un immense réseau, au service d'une société d'une telle ampleur.
L'enquête a suscité des réactions dans la sphère politique autant que citoyenne. Est-ce que vous vous y attendiez ?
Lorsque j'écris sur la mode, j'ai souvent des retours. Je n'étais pas surprise que ce soit le cas. Mais ce qui est intéressant avec cette enquête, c'est que le simple fait de poser des questions sur les multiples casquettes de Christophe Castaner, ça gêne. Souligner ses fonctions au port de Marseille-Fos dans un article sur Shein, alors même qu'elles sont de notoriété publique, ça suscite déjà des tensions et si ça suscite de la gêne, ça veut dire qu'on est au bon endroit. À ce titre, je dois souligner la chance que c'est que de travailler avec des médias comme Revue21 qui offrent la possibilité à leurs journalistes de faire un pas de côté en leur en donnant le temps et les moyens.

Retrouvez notre mesure d'impact de l'enquête de Noëmie
Christophe Castaner a quitté ses fonctions chez Shein. Est-ce à dire que l'affaire est close ou allez-vous continuer à travailler sur le sujet ?
Je vais bien sûr continuer à travailler sur le secteur du luxe et de la mode, qui sont parmi les plus grandes industries du monde, et là où il y a de l'argent, il y a des enjeux de pouvoir. En enquête, on dit souvent « follow the money ». C'est d'autant plus vrai dans le secteur du luxe, et ça doit bien sûr ne pas s'arrêter à Shein, d'autant que le luxe comme la mode sont des secteurs qui n'ont pas l'habitude d'être des sujets d'enquêtes journalistiques.
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