Des journalistes groupé·es pour un impact décuplé

Certaines enquêtes, sur les pollutions industrielles ou les scandales transnationaux peuvent être trop lourdes à porter seul·e. Face à ces dossiers, des journalistes s'organisent en collectifs, ou via des consortiums. Un moyen de partager la charge mais aussi de peser davantage dans le débat public.

Marine Slavitch
Marine Slavitch

L’enquête est souvent racontée comme une affaire solitaire. Il faut se faire discret·e et surtout, ne montrer ses cartes à personne. Lorsque le ou la journaliste d’investigation travaille sur des sujets techniques ou transfrontaliers, pourtant, ce modèle peut vite montrer des limites. Comment enquêter seul·e sur les rejets d'un groupe industriel présent dans douze pays ? Peut-on tenir financièrement pendant des mois sur un dossier que des rédactions installées hésitent elles-mêmes à financer ? Surtout : comment trouver le temps d’assurer un suivi post-publication pour que l’impact résonne à grande échelle ?

Certain·es ont trouvé une solution grâce au regroupement entre pigistes ou par le fait de rejoindre des consortiums. L’objectif premier est la mutualisation, voire l’annulation des coûts. Vient ensuite la force du collectif, pour peser davantage sur les pouvoirs publics et les industriels.

La force du groupe

Fin 2023, Hugo Coignard cofondait Enketo aux côtés de Lucas Martin-Brodzicki. Ce collectif de pigistes, qui compte aujourd’hui 14 membres basé·es en France, est spécialisé sur les sujets liés aux pollutions industrielles. Les journalistes d’Enketo travaillent ainsi souvent en tandem ou en trio sur ces enquêtes. « Cette spécialisation nous permet d’être plus facilement identifié·es auprès des rédactions, souligne Hugo Coignard. Quand on présente une proposition d’enquête sous le nom d’Enketo, cela fonctionne beaucoup mieux qu’en solo. » A priori, une rédaction qui ne connaît pas un·e pigiste isolé·e prendra davantage au sérieux une structure identifiée, avec sa spécialité affichée et son historique de publications. Le nom devient une garantie de capacité à aller au bout d'un sujet difficile.

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[Note de transparence] Hugo Coignard, cofondateur du collectif Enketo mentionné ci-dessus collabore également avec Rembobine. Il produit, une fois par mois, une vidéo mettant en avant les impacts marquants d'une enquête sur la société. Ses vidéos "Alerte impact" sont à retrouver en page d'accueil de notre site et sur la chaine YouTube de Rembobine.

Ce capital symbolique que le·la journaliste seul·e met des années à construire, et que le collectif permet de partager, a aussi un effet sur le public. Car Enketo est particulièrement actif sur les réseaux sociaux, via le partage de vidéos, de carrousels informatifs, de stories, de posts fixes… Un peu comme un média. Au-delà de la notoriété, cette présence nourrit un objectif d’impact : « on n’hésite pas à aller taguer les institutions, les responsables politiques locaux, les associations et les organisations qui pourraient potentiellement se saisir de l’info partagée », explique Hugo Coignard. La méthode porte ses fruits : « Il arrive qu’à l'Assemblée nationale, une interpellation, une question au gouvernement, fasse suite à l'une de nos enquêtes qu’un·e député·e a vu passer grâce à ces tags », note le journaliste.

L’enquête comme média

Youpress suit un chemin un peu différent. Fondé en 2007 pour aider des pigistes à « survivre », ce collectif s’est progressivement orienté vers la production de grandes enquêtes collectives. Pour Leïla Minano, cofondatrice, cette structure permet de « tenir la distance » sur des dossiers longs et lourds, là où un·e journaliste seul·e pourrait s’épuiser face aux refus de bourses ou aux obstacles financiers.

Ici, grâce à la force collective, les enquêtes peuvent devenir pleinement médias. D’abord, elles ont des sites dédiés « pour éviter de ne dépendre que des plateformes », explique Leïla Minano, et portent des noms identifiables et engageants : Zero Impunity, sur les violences sexuelles en temps de guerre, ou Femmes à abattre, sur les féminicides politiques. On leur trouve également des identités visuelles et graphiques qui marquent les esprits, rappelant les affiches de films ou les couvertures de best-sellers, pour imposer le sujet dans l’espace public. Le travail photographique utilisant la technique du cyanotype, pour Femmes à abattre, a même été récompensé lors du Festival Visa pour l’Image à Perpignan en 2023.

Femmes à abattre : enquête sur les féminicides politiques
Des centaines de femmes politiques, chercheuses, journalistes, activistes à travers le monde sont tuées parce qu’elles sont des femmes et qu’elles portent un combat. Une dizaine de journalistes du collectif Youpress a enquêté sur ce crime encore très peu investigué.

Retrouvez notre mesure d'impact de l'enquête "Femmes à abattre" du collectif Youpress

Cette professionnalisation de la diffusion permet de réunir les conditions pour permettre un retentissement médiatique difficile à ignorer. Ainsi, Zero Impunity a débouché sur une invitation à une commission parlementaire pour travailler sur une modification de la loi concernant le viol comme crime de guerre. Le collectif a également été sollicité par un pôle spécialisé de la gendarmerie enquêtant sur les crimes de guerre pour évoquer ses découvertes en Syrie.

Chez Youpress, l’enquête collective s'appuie sur des chef·fes de projet dédié·es qui peuvent piloter des recherches de bourses et le suivi post-publication. Ce modèle permet aussi aux journalistes de rester propriétaires de leurs projets et d'en assurer la portée sur le long terme. Cette recherche d’impact est la raison d'être du collectif : « si tu n’as pas une force de frappe qui est démultipliée, ça n'a que peu d'intérêt », résume Leïla Minano.

Publier dans plusieurs pays en même temps

L'échelle suivante, c'est le consortium, à l’image d’Investigate Europe. Contrairement aux collectifs de pigistes, cette structure fonctionne comme une coopérative où les journalistes sont salarié·es et enquêtent à plusieurs (un·e journaliste pour chaque pays) sur des sujets européens et transnationaux. « À la base, c'était pour éviter les pressions juridiques. Si tu publies en même temps [dans plusieurs pays], tu es tiré par les gros médias, donc ça passe », explique Leïla Minano, qui fait également partie de ce consortium.

Publier simultanément dans plusieurs médias d’investigation de différents pays décuple la résonance. Chez Investigate Europe, une personne est même dédiée au suivi de chaque retombée, pour en rendre compte aux donateur·ices et au public.

Le consortium a ainsi développé un outil interne de mesure d'impact, qui classe les effets de chaque enquête en cinq catégories : institutionnelle, médiatique, communautaire, humaine et symbolique, rapporte The Fix, qui prend l’exemple de Scam Europe, enquête publiée par le consortium en septembre dernier.

Celle-ci révélait une fraude mondiale à l'investissement de 250 millions d'euros, opérée depuis des call centers en Serbie. Ses conclusions ont rejoint les constats préliminaires de la Commission européenne sur les manquements de TikTok et Meta au Digital Services Act. L'enquête a aussi eu des conséquences commerciales : après les révélations sur des sociétés crypto non régulées sponsorisant des clubs de football, la Fédération portugaise de football a mis fin à son partenariat avec l'une d'elles.

En revanche, le travail transnational n’est pas toujours évident. L'usage de l'anglais comme langue de travail génère parfois ce que Leïla Minano appelle le « lost in translation », où des subtilités de langage se perdent et peuvent parfois créer des malentendus. Les différences culturelles s'invitent aussi en conférence de rédaction. « En France, c’est un moment où l’on débat de manière beaucoup plus émotionnelle » que chez certains voisins européens, souligne la journaliste.

L’avantage compense : collaborer avec des journalistes venu·es de différents pays européens est un moyen d'accéder à une compréhension plus fine des contextes nationaux et à des réseaux de sources inaccessibles autrement. « Le journalisme collaboratif, c'est l'inverse de la concurrence entre les médias et entre les journalistes », conclut Leïla Minano.

👊 L'impact en rédac

Marine Slavitch

Passée par La Revue des médias et Médianes, Marine Slavitch est aujourd’hui journaliste indépendante. Elle explore tout particulièrement l'écosystème des médias engagés, l’innovation éditoriale et la culture numérique.