« Le stockage du carbone est un cache-misère pour des industries émettrices »

Pour L'Humanité, Simon Guichard a enquêté pendant plusieurs mois sur le stockage du carbone. Une initiative qui a le vent en poupe, et largement soutenue par le gouvernement malgré les critiques de techno-solutionnisme.

Cécile Massin
Cécile Massin

Simon Guichard est journaliste d'investigation pour L'Humanité. Il s'intéresse notamment aux enjeux climatiques, avec un attrait particulier pour les sujets de décarbonation et de greenwashing. Il y a un an, il publiait l'enquête « Stockage carbone : le hold-up à 500 milliards des industriels sur le climat » dans les colonnes de L'Humanité.

Un an plus tard, il revient pour Rembobine sur les difficultés à enquêter sur des projets qui n'ont pas encore démarré, les enjeux que ça pose en termes d'impact, et les critiques de plus en plus virulentes à l'égard du techno-solutionnisme.

Bonjour Simon, comment avez-vous commencé à travailler sur le sujet du stockage carbone ?

À l'origine, je m’intéresse de près aux enjeux climatiques, avec un attrait particulier pour les sujets de décarbonation et de greenwashing. Après une première enquête sur les carburants « verts », j'ai entendu parler du projet Pycasso, un projet de stockage carbone qui n'a d'ailleurs jamais abouti. Dans le Béarn, où il devait être implanté, le projet avait suscité beaucoup d'oppositions. À partir de là, je me suis dit qu'il y avait quelque chose à creuser, d'autant qu'en Australie, où les premiers projets ont été mis en œuvre, on s'était rapidement compte qu'il y avait des fuites et que c'était finalement très peu fiable.

Dans votre enquête, où vous soulignez les problèmes techniques et éthiques du stockage carbone, vous qualifiez cette technologie de « solution “miracle” pour les superpollueurs ». Pourquoi ?

Dans la façon dont le stockage carbone est présenté, ça a l'air d'une solution clean. Ça semble tellement techno-futuriste qu'on ne voit pas le problème, alors qu'en réalité, le stockage carbone est un cache-misère pour des industries émettrices qui ne veulent pas changer leur mode de production. Pour ces industries, c'est une façon de dire au monde : "ne vous inquiétez pas, on continue à produire toujours plus, et donc à polluer toujours plus, mais on stockera le CO2". On est en plein mirage de la décarbonation. Le problème, c'est que le réel risque très vite de nous rattraper alors que la seule option réaliste est d'arrêter d'exploiter autant d'énergies fossiles.

Stockage carbone : le hold-up à 500 milliards d’euros des industriels les plus polluants sur le climat - L’Humanité
Grâce à un intense lobbying, le stockage carbone (CCS) s’est imposé comme le principal levier de décarbonation de l’industrie, en dépit des doutes qui planent sur cette technologie…

En France, bien que largement poussés par le gouvernement, les projets de stockage carbone n'en sont actuellement qu'au stade de projet.

Oui, et ça a d'ailleurs été l'une des grandes difficultés de l'enquête. Quand tu enquêtes sur la construction d'une route ou d'un aéroport, c'est très concret. Là, on est sur des projets qui n'existent pas encore et qui, pour beaucoup, sont très abstraits. C'est vraiment toute la difficulté. À ce stade, on est capable de montrer que c'est une technologie qui ne tient pas ses promesses et que le stockage carbone est un choix politique parmi beaucoup d'autres, mais comme personne ne se retrouve pour le moment avec un trou rempli de CO2 en bas de chez soi, c'est difficile de mobiliser sur le sujet... Le jour où les gens verront des pelleteuses au bout de leur jardin, il y aura une Zone à défendre (Zad), croyez-moi (rires) !

Le caractère abstrait de ces projets constitue-t-il justement une des raisons pour lesquelles l'enquête n'a pas eu autant d'impact qu'espéré ?

Certainement. Par rapport à d'autres enquêtes collaboratives sur lesquelles j'ai pu travailler, cette enquête-ci a effectivement eu moins de retentissement. Mais après six mois à enquêter sur le sujet, je me rends compte que cette enquête est devenue une référence pour tous les prochains confrères et consœurs qui voudront travailler sur le stockage carbone et ça, c'est déjà une façon de faire bouger les choses ! D'ailleurs, ça s'inscrit dans la vision que j'ai maintenant du journalisme d'investigation : on écrit pour des confrères, qui ensuite pourront peut-être toucher un plus large public.

Le stockage carbone, nouveau visage du greenwashing ?
Le stockage carbone a vocation à capter, transporter puis stocker le CO2 afin d’atteindre la neutralité carbone tout en continuant à produire. Une technologie “miracle” qui ne va pas sans poser des questions techniques, mais aussi éthiques.

Découvrez notre mesure d'impact un an après la publication de l'enquête

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Cécile Massin

Rédactrice et cofondatrice de Rembobine - Journaliste indépendante