REC🔴 Emilie Rosso de France 3 « Parfois on fait des enquêtes pour documenter le présent et laisser une trace »
Une enquête ne provoque pas toujours un scandale. Émilie Rosso, journaliste d'investigation spécialisée dans les polluants éternels, raconte comment une enquête sur le géant du sucre Cristal Union l'a renforcée dans sa conviction qu'il existe une autre forme d'impact : laisser une trace.
J’ai commencé à enquêter sur les PFAS un peu par hasard, parce que j'étais en poste quand le sujet sur Arkema est sorti [en 2022, plusieurs enquêtes ont révélé la contamination par les PFAS autour de l'usine Arkema de Pierre-Bénite dans le Rhône, NDLR]. Ce qu'il y a avec les PFAS, c'est que c'est un fil qu'on tire et la pelote est interminable. J'ai beau travailler dessus depuis quatre ans maintenant, il y a encore beaucoup à écrire.
J'ai cette sensation que tant que je n'ai pas fini de tirer les fils, je n'ai pas fini de travailler.
Avec Nicolas Cossic, co-auteur de l’enquête, nous étions en veille constante sur les analyses publiques de présence de polluants éternels dans leurs rejets mais peu lisibles pour les non-initiés.
Cristal Union, l’un des plus gros producteurs européens de sucre, faisait partie des industriels surveillés par l’État dans le cadre de l’arrêté PFAS du 20 juin 2023 [qui impose aux industriels une surveillance de leurs rejets aqueux, NDLR]. Toutes les installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE) n’ont pas été contrôlées dans le cadre de l’arrêté PFAS : il y en a 500 000 en France.
Le groupe Cristal Union ressortait de ces données parce qu'il n'y a pas beaucoup d’industriels de l’agroalimentaire. Quand on a mis un petit peu notre nez dedans, on s'est dit que ça valait le coup de le raconter parce que c'est quelque chose encore dont on parle peu et qu’il fallait documenter.
Cette enquête, à l’origine, c’est un “à -côté” de notre grosse enquête sur les Ardennes.
Quand on parle des PFAS, on pense souvent à l’industrie chimique, au textile ou aux pesticides. Mais cette fois, on s’intéressait à l’agroalimentaire. Et surtout, à des sous-produits contenant des PFAS qui pouvaient ensuite retourner dans les champs ou servir à nourrir des animaux.
C’est ce qui nous a intéressés : ces polluants peuvent circuler d’un secteur à l’autre et revenir dans la chaîne agricole. On avait rarement trouvé un exemple aussi parlant de cette circularité.
Le problème, c’est qu’on avait des résultats AOF forts [une mesure qui peut révéler la présence de certains composés fluorés, dont les PFAS, sans permettre de savoir précisément lesquels, NDLR] mais pas d’analyses détaillées. C’était un signal, mais pas suffisant pour comprendre l’origine de la contamination.

Cristal Union n’est pas hors-la-loi.
Notre intention n’était pas d’accuser Cristal Union qui n’a enfreint aucune loi, mais d’alerter sur le retour dans les sols agricoles de produits contenant des traces de PFAS. Nous n’avons jamais écrit que le sucre Daddy était contaminé : ce n’est pas le cas.
Pour aller plus loin, il nous fallait des analyses détaillées. On a appris l’existence d’une étude de l’Université Reims Champagne-Ardenne qui pouvait éclairer nos hypothèses. Malgré nos demandes, ni l’industriel, ni la préfecture, ni l’université n’ont voulu nous les transmettre.
Ce manque de données pose une question plus large : est-ce qu’on recherche vraiment les bonnes molécules ? La surveillance réglementaire se concentre notamment sur une liste de 20 PFAS, alors qu’il en existe des milliers. Certaines molécules peuvent donc échapper aux analyses. C’est notamment le cas du TFA [acide trifluoroacétique, un PFAS qui peut provenir de la dégradation de certains pesticides, NDLR], qui n’était pas recherché dans les études en cours. Or, l’une de nos hypothèses était justement que la contamination pouvait venir de pesticides présents dans les terres agricoles. Rechercher le TFA aurait permis de mieux explorer cette piste, sans suffire à elle seule à prouver l’origine de la pollution.

Retrouvez l'analyse de l'impact un an après de l'enquête d’Émilie Rosso et Nicolas Cossic
Cela fait maintenant plus d’un an que des agriculteurs n’ont pas de réponses précises à leurs questions.
Des agriculteur·rices qui utilisent, en épandage ou pour la nourriture animale, des mélasses, des pellets ou des vinasses contenant des PFAS.
Avec les documents qu'on avait déjà et les informations qu'on avait, qui étaient des données officielles, c'était déjà suffisant pour pointer le problème. Si on devait s'arrêter de publier des choses à chaque fois qu'on n'obtient pas ce qu'on a demandé, on ne publierait pas grand-chose.
Lorsque ça sort, Cristal Union a publié un communiqué et nous a accusé d’être " inutilement sensationnaliste". Je ne suis pas surprise. J'ai l'habitude d'écrire sur les industriels, l'industriel se défend.
Je n’ai pas l’impression d’avoir été sensationnaliste, au contraire.
Ce qui est un peu dommage, c'est qu'on a un industriel qui se défend, mais qui n'a quand même pas joué le jeu jusqu'au bout, parce qu'on n'a pas eu les résultats. On est plus d’un an après l’enquête et l’étude n’a toujours pas été publiée [l’université, contactée, évoque une sortie début 2027, NDLR]. C’est toute la difficulté du travail sur les PFAS et les pollutions en général : lorsque nous n’avons pas d’analyses précises, c’est difficile de déclencher quelque chose.
On ne doit pas toujours attendre d'avoir le gros scoop, le gros buzz, de toujours rêver d’avoir de l’impact.
C'est un peu le danger du journalisme d'impact. On ne peut pas réfléchir comme ça. Cette enquête, on savait très bien qu'elle n’aurait pas un impact dingue. Il fallait quand même la faire. Parce qu'elle pointe une problématique, elle pointe une partie du système.
Parfois on fait des enquêtes pour documenter le présent et laisser une trace. Il y en a plein qu'on fait dans lesquelles on met relativement beaucoup d'efforts juste pour que la problématique existe. Des fois, on est sur une enquête et on retrouve un vieux papier d'il y a dix ans. C'est ce vieux papier qui nous permet de comprendre le problème. Si ce papier n'avait pas existé, on n'aurait jamais compris ce qui se passe maintenant. J'ai plein d'exemples en tête sur Arkema, où il y a des journalistes de la presse spécialisée de l’industrie chimique qui ont documenté des changements de processus par exemple. A l’époque, ça n'intéresse pas du tout le grand public, mais si eux n'avaient pas documenté ça, moi je n'aurais jamais compris.
J’espère que notre article a donné envie aux scientifiques d’inclure le TFA dans leur protocole de recherche. Et qu’à ce moment-là , des journalistes, les autorités publiques et les citoyen·nes s’empareront de la problématique.
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