REC🔴 Brianne Huguerre-Cousin « Là , j'avais l'impact très concret des dysfonctionnements des pompes funèbres »
Pendant son enquête, Brianne Huguerre-Cousin a passé 4 heures face à des sœurs en larmes. Leur témoignage lui a fait comprendre à quel point les dysfonctionnements des pompes funèbres pouvaient bouleverser la vie d'une famille.
Quand je repense à l’enquête qui a aboutit au livre, ce qui me marque, c'est cet après-midi que j'ai passé avec une famille, la famille Costa. Ce sont deux sœurs qui ont perdu leur maman de façon un peu brutale. Et les obsèques ne se sont pas bien passées. Le cercueil n'est pas arrivé à temps. Quand il est arrivé, ce n'était pas le bon, il était sale. Bref, tout s'est mal enchaîné pour cette famille.
Elles n'ont pas pu faire le deuil de leur maman. Le dernier au revoir à leur maman a été gâché pour toujours.
Parce que l'entreprise de pompes funèbres, filiale du groupe OGF, en charge d'organiser ces derniers adieux, à qui on donne vraiment toute sa confiance sur le moment, n'a pas réussi à le faire correctement.
Au-delà de tous les dysfonctionnements qu’elles m’ont raconté, c'est vraiment l'état de ces deux femmes qui m'a marquée. J'ai passé quatre heures devant des personnes qui étaient en larmes. Ça ne m'était jamais arrivé. Bien sûr, ça m'est déjà arrivé que des personnes pleurent pendant une interview. Mais pendant quatre heures, c'est vraiment dur.
Ça me mettait dans une position très particulière. Je voulais conserver une neutralité journalistique. Mais d'un autre côté, j'avais évidemment l'émotion qui venait. Comment faire pour retranscrire cette émotion sans être irrespectueuse de leur émotion, justement ? Ce n'était pas évident.
Ça m'a rendu vraiment très triste de voir l'impact qu'une erreur peut avoir sur la vie de toute une famille.
Leur témoignage était super précieux. Quand Christele Costa m'a contactée, ça faisait déjà plus de six mois que sa mère était décédée. C’est une autre source qui m’avait donné son contact, j’avais essayé de l’avoir, j'avais tendu une perche, mais je ne pensais vraiment pas que ça allait marcher. Je m'étais dit : on ne sait jamais.
Elle m'a raconté qu'elle avait hésité pendant quatre mois à me contacter. À chaque fois, elle décrochait son téléphone et le raccrochait. Elle était encore dans une émotion très difficile.
Et moi, je voulais lui faire comprendre que j'allais raconter son histoire dans un livre qui serait lu par plein de gens. Il fallait qu'elle en soit consciente. Il y a eu la question de l'anonymat. Finalement, elle n'a pas souhaité être anonyme.
J'étais dans une démarche d'explication et de pédagogie, pour ne pas non plus la traumatiser davantage. Je me disais : “Là , il faut vraiment pas que je merde.”
Parce qu'elle est hyper mal. Si je ne la rencontre que pour avoir de la matière journalistique, le risque est que je remette inutilement une pièce dans la machine. Et en même temps, son témoignage est super précieux.
C'est une position compliquée, en tant que journaliste : trouver cet équilibre entre le respect de ce qu'elle raconte, la pédagogie et notre travail d'enquête.
Avec Matthieu Slisse, on s'était réparti le travail. J'avais notamment rencontré deux conseillères funéraires qui m'ont énormément apporté. Elles m'ont presque permis d’écrire trois chapitres du livre. Elles m'ont transmis beaucoup de documents, raconté leurs conditions de travail, les difficultés qu'elles rencontraient. Elles m’ont expliqué qu'avec leur charge de travail, le manque de moyens et les sous-effectifs, elles faisaient ce qu'elles pouvaient. Et que parfois, ça menait à des erreurs.
Et puis il y a eu Christele Costa. Christele, c'était l'étape d'après.
Les erreurs dont me parlaient les conseillers funéraires, je la retrouvais dans la vie d'une famille entière. Quand on travaille dans les pompes funèbres, les erreurs n'ont pas les mêmes conséquences que lorsqu'on vend une voiture ou un téléphone. Elles ont une influence sur la vie des personnes.
Avec Christele, je suis passée de : « On m'a parlé de ces erreurs, j'espère que pour les familles ça va », à : « Ah, en fait, clairement, ça ne va pas. »
Là , j'avais l'impact très concret des dysfonctionnements des pompes funèbres.

Retrouvez l'impact, un an après, du livre-enquête coécrit par Brianne avec Matthieu Slisse.
Après les obsèques, la famille Costa avait demandé un remboursement à OGF [l'un des principaux groupes français de pompes funèbres, NDLR]. L'entreprise voulait bien accepter, mais à condition que la famille s'engage à ne pas parler publiquement de ce qui s'était passé, que ce soit à la presse ou sur les réseaux.
Ça avait énormément choqué les deux sœurs. Pour Christele, 1 000 euros n'allaient pas ramener sa mère. Elle a décidé de ne pas accepter cette condition. Elles ont refusé de signer.
De notre côté, avant la publication, nous avons sollicité OGF pour recueillir sa version des faits. L'entreprise savait donc que nous allions raconter cette histoire. Et quelques jours avant la sortie du livre, j'ai reçu un message de Christele. Elle avait pu échanger directement avec le patron d'OGF, qui lui avait présenté ses excuses. Elle avait finalement obtenu le remboursement demandé.
Est-ce que notre enquête a accéléré les choses ? Je n'en sais rien. Mais le timing était quand même particulier.
J'étais contente de voir ça. Même si je ne sais pas si cela a apaisé son deuil. Ce qui m'a fait plaisir, en revanche, c'est une autre petite histoire. Christele m'avait raconté qu'elle aimait beaucoup laisser des avis Google.
Mais cette fois, elle était tellement énervée par ce qui s'était passé qu'elle n'avait pas réussi à en écrire un. Le faire la replongeait dans toute cette émotion. Et puis, un jour, après la sortie du livre, elle m'a envoyé son avis Google. Elle avait enfin réussi à le publier. J'ai eu un peu l'impression que ça l'avait peut-être aidée à tourner la page. Je pense qu'il y avait quelque chose de cathartique dans le fait de raconter son histoire à la presse.
Pour moi, Christele était une sorte de lanceuse d'alerte.
Je ne sais pas si elle s'en est rendu compte, mais c'est comme ça que je la vois. Après, elle n'a plus voulu parler aux journalistes. Elle avait fait son travail, en quelque sorte. Elle l'avait fait une fois. Elle ne voulait pas le faire une deuxième fois.
Grâce en partie à son histoire, le livre est sorti et a fait parlé du sujet
Avec Matthieu, on a reçu énormément de témoignages. Des salariés voulaient raconter leurs conditions de travail, des familles avaient des histoires à partager. Encore aujourd'hui, on reçoit tous les mois.
Ça me fait plaisir de voir que le sujet suscite un intérêt, que les gens ont envie d'en parler.
Mais je ne vais pas cacher qu'à un moment, j'ai aussi eu besoin de passer à autre chose. Il y avait beaucoup de sollicitations. J'avais l'impression que les gens espéraient que j'en fasse quelque chose, mais je ne voulais pas écrire Les Charognards 2.
Quant à l'impact du livre, je pense que c'est quelque chose qui s'apprécie sur le long terme. On ne peut pas changer la société en un clin d'œil. Tout ce qui touche à notre rapport à la mort, au tabou qui l'entoure, à nos envies pour nos obsèques, ça va bien au-delà du livre. On ne va pas sauver le monde avec 200 pages. Ce n'était pas notre objectif.
Mais on est contents de voir que ça fait des petits ricochets, à toute petite échelle sur une famille ou dans une réflexion plus globale de la société.
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