Produire trop, donner, défiscaliser : la boucle absurde de la fast fashion
Chaque année, des millions de vêtements neufs ne trouvent pas preneur. En France, plutôt que d’être détruits, ils sont désormais donnés à des associations, une pratique encouragée par la loi anti-gaspillage de 2022. Une belle idée... derrière laquelle se cache un mécanisme bien plus sournois.
En mai 2025 paraissait l'enquête "Kiabi, Shein, Decathlon : la fast fashion encaisse des millions d’euros d’argent public avec le don de vêtements invendus" de la journaliste indépendante Floriane Louison pour Disclose, en partenariat avec Reporterre.
Un an plus tard, Rembobine revient sur les révélations de cette enquête et replonge dans un système où invendus, cadeaux fiscaux et surproduction s’entremêlent.
⏳ Comprendre l'enquête en 30 secondes
→ Depuis 2022, la loi anti-gaspillage interdit de détruire les invendus et permet aux marques de les donner à des associations en échange d’une réduction fiscale de 60 % de leur valeur.
→ Une loi qui crée un effet d’aubaine. Selon l'enquête, les géants du textile en profite massivement : ils récupèrent des millions d’euros d’argent public, pendant que les associations n'arrivent plus à suivre.
💥 Et son impact en encore moins de temps !
→ L’enquête a beaucoup circulé, nourri le débat public et renforcé le plaidoyer des ONG, allant jusqu’à inspirer une réforme presque adoptée… avant d’être écartée avec le 49.3 du gouvernement pour faire adopter la Loi des finances 2026.
Comment les vêtements invendus de la fast fashion se transforment en jackpot fiscal
- L’enquête révèle que la loi anti-gaspillage de 2022, censée limiter les déchets, a créé un puissant levier fiscal : les grandes marques du textile comme Shein, Decathlon ou Kiabi peuvent déduire 60 % de la valeur des produits donnés, valeur qu’elles fixent elles-mêmes.
- Elle s'appuie sur des documents internes, des échanges de mails internes ou d'intermédiaires et l’analyse de rapports d'entreprises mais aussi des témoignages d'associations et d’acteurs du réemploi, qui décrivent une saturation du secteur, submergé par des volumes de vêtements neufs devenus ingérables.
- Des intermédiaires (“brokers”) facilitent ce business : des start-up mettent en relation marques et associations, en mettant en avant les gains fiscaux comme argument principal.
- Plus fou encore, l'enquête met en évidence des montages plus complexes, comme celui de Kiabi, qui écoule ses invendus via des structures liées, permettant de cumuler objectifs sociaux affichés et optimisation fiscale.
💥 En quête d'impact
Un an après la parution de l'enquête, les pouvoirs publics ont-ils corrigé les effets pervers révélés ou les ont-ils laissés s’installer ? Les entreprises ont-elles modifié leurs pratiques ou poursuivent-elles le même modèle ?
Rembobine vous propose de découvrir l'impact de l'enquête. Rendez-vous dans le guide du journalisme d'impact pour comprendre ce qui peut être inclus dans ce tableau.
→ Le 17 octobre 2025, la commission des finances de l'Assemblée Nationale a adopté un amendement - dans lequel l'enquête est explicitement citée - déposé par Anne-Cécile Violland, rapporteure et députée Horizons de Haute-Savoie supprimant un avantage fiscal détourné par les professionnels du textile.
→ Avec le recours au 49.3 pour adopter la Loi des Finances 2026, le gouvernement a choisi de ne pas l’intégrer au texte final. Contactée, sa rapporteure souhaite toutefois le remettre sur la table lors des discussions en commission mixte paritaire sur la loi « visant à réduire l’impact environnemental de l’industrie textile » .
→ Les entreprises citées dans l'enquête oscillent entre justification et minimisation. Shein affirme que son modèle « maximise l’efficacité et réduit le gaspillage presque à zéro », Decathlon relativise des dons qui « équivalent à 0,01 % du chiffre d’affaires » et rappelle son soutien à des associations, tandis que Kiabi a refusé de communiquer le montant des avantages fiscaux obtenus.
→ Adopté en février 2026, le règlement européen sur l’écoconception des produits durables (ESPR) interdit progressivement la destruction des invendus textiles et impose plus de transparence aux entreprises, notamment de déclarer le volume d'invendus. Le règlement ne prévoit par contre pas d’avantages fiscaux.
→ L’enquête relève avant tout un dysfonctionnement légal, l'optimisation d'un dispositif. Il n'y a donc pas de suites judiciaires.
→ Alors que les débats autour de la fast fashion en général sont très vifs, l'enquête a beaucoup circulé juste après sa publication. Elle a été publiée par plusieurs médias indépendants partenaires, comme Mediacités. Elle a également été reprise par Libération, 20 minutes, France 24 , et d'autres.
→ Des formats adaptés aux réseaux ont beaucoup circulé, que ce soit la vidéo réalisée par Reporterre, ou une production de Konbini.
→ Floriane Louison a été invitée par France Culture et l'Oeil du 20h de France 2 pour raconter son enquête.
→ De nombreuses ONG Zero Waste France, Emmaüs ou Les Amis de la Terre, regroupées dans une coalition Stop Fast-Fashion ont redoublé d'activité de plaidoyer cette année et s’appuient sur l’enquête pour documenter la surproduction, les effets pervers de la loi anti-gaspillage et le coût pour la collectivité.
🕵️♀️ Les coulisses de l'enquête
Floriane Louison est journaliste d'investigation indépendante, membre du collectif Presse-Papiers .
Un an après la parution de son enquête, elle revient pour Rembobine sur sa démarche de choix des sujets sur lesquels elle enquête, mais aussi les stratégies qu'elle a mises en place pour que son enquête ait le maximum de répercussions.

🧰 Pour mieux suivre le sujet
Derrière ces tentants achats ultra bon marché du quotidien, se joue un enjeu majeur. Pour vous aider à y voir plus clair, nous vous proposons deux ressources à picorer selon vos envies.
🎥 Fast Fashion, les dessous de la mode à bas prix, un documentaire Arte.
Un documentaire référence particulièrement fouillé qui décrypte les mécanismes de la fast fashion et met en lumière ses lourdes conséquences sociales et environnementales : exploitation de la main-d’œuvre, pollution massive et logiques de production à bas coût.
📻 Comment stopper la fast fashion ? Un épisode du podcast Couture Apparente
Dans cet épisode de son podcast qui s’interroge sur l’impact social, politique et écologique de la mode, la journaliste Claire Roussel démonte avec plusieurs expertes les mécanismes marketing et économiques de la fast fashion et invite à imaginer des alternatives, tout en proposant une lecture féministe du phénomène. Elles soulignent aussi les ambiguïtés du débat, entre risque de stigmatisation des publics précaires.
Lecteur·rices, citoyen·nes...Vous avez le pouvoir de renforcer l'impact du travail des journalistes !
1. Interpellez vos élu·es sur la loi en cours. La loi sur la fast fashion n'est toujours pas passée. Écrivez à votre député·e ou sénateur·rice pour demander un encadrement réel des avantages fiscaux ou de la surproduction.
2. Soutenez les acteurs du réemploi saturés, vos ressourceries, recycleries… Ces structures sont en première ligne. Les soutenir à travers un don, du bénévolat ou des achats permet de rééquilibrer un système aujourd’hui déséquilibré par les volumes imposés par les grandes marques.
3. Questionnez vos habitudes (sans culpabiliser). Pas besoin d’être parfait : mais comprendre les logiques derrière les prix très bas, privilégier la seconde main ou des achats plus durables quand c’est possible, c’est déjà participer à changer la demande.
Rembobine, le média qui lutte contre l'obsolescence de l'info Bulletin
Inscrivez-vous à la newsletter pour recevoir les dernières mises à jour dans votre boîte de réception.
