« Avec la loi anti-gaspillage, l'argent public achète les surplus de la fast fashion »
Pour Disclose, en partenariat avec Reporterre, Floriane Louison a enquêté sur comment les géants des textiles utilisent la loi anti-gaspillage de 2022 en transformant une de ses incitations en source de profits supplémentaires, au désespoir des acteurs du réemploi de vêtements.
Floriane Louison est journaliste d'investigation indépendante, spécialiste des questions d'environnement et de climat. Nous l'avons déjà reçue dans Rembobine pour son enquête sur les puits de pétrole en France pour Disclose et une autre sur l'industrie porcine pour Splaan!.
En mai 2025, elle publiait l'enquête "Kiabi, Shein, Decathlon : la fast fashion encaisse des millions d’euros d’argent public avec le don de vêtements invendus".
Un an plus tard, elle revient pour Rembobine sur sa démarche de choix des sujets sur lesquels elle enquête, mais aussi les stratégies qu'elle a mises en place pour que son enquête ait le maximum de répercussions.
Bonjour Floriane, comment en es-tu arrivée à t'intéresser au sujet de la fast fashion ?
Chaque année je choisis des sous-thématiques que je creuse. En début d'année dernière, j'ai décidé de travailler sur l'industrie des vêtements car la loi fast fashion entamait son chemin parlementaire. Rapidement, je me suis intéressée à la question des invendus en me rendant compte qu'une part colossale de la production mondiale de vêtements ne trouve jamais d'acheteurs, 30% selon certaines sources. La fast fashion est fondée sur ce système fou : les coûts de productions sont tellement faibles qu'il est plus rentable de produire trop que de manquer une vente.
Ce chiffre est connu mais un aspect est beaucoup moins documenté : où vont ces milliards de vêtements invendus ? En enquêtant, il est apparu qu'ils empruntent de multiples chemins plus ou moins légaux, plus ou moins connus. Dans mon enquête, je me suis intéressée à l'un d'eux : l'écoulement des invendus dans la filière caritative. En résumé, l'entreprise donne ses invendus à une association et elle bénéfice d'une exonération fiscale équivalente à 60% de la valeur des dons. Autrement dit, avec la loi anti-gaspillage de 2022, l'argent public achète les surplus de la fast fashion. Le business est tellement rentable qu'un écosystème s'est constitué autour avec par exemple des brokers en invendus. Cela était complètement passé sous les radars.
Un certain nombre de médias ont relayé l'enquête, un amendement a été voté...que t'inspire l'impact qu'a eu l'enquête ?
L'impact est lié à deux choses à mon sens. D'abord le timing de la publication avec un débat public tourné au moment de la publication vers les problématiques en lien avec la fast fashion. Il y avait un débat parlementaire intense en cours sur la loi mais aussi des ONG qui organisaient des actions militantes ou de plaidoyer sur le sujet. Et puis la crise de la filière des fripes était visible : les bennes à vêtements débordaient de partout. L'autre raison évidente est que le sujet est très concernant, quotidien, proche de nous.

Découvrez la mesure d'impact de l'enquête de Floriane par Rembobine
Est-ce que le fait que ton enquête soit citée dans un amendement - malheureusement retiré par le gouvernement de la loi des Finances 2026 - change quelque chose dans ta perception du rôle de journaliste ?
Faire de l'enquête, c'est révéler des informations cachées - intentionnellement ou non - dans le but de faire bouger les lignes. Donc faire bouger la loi est typiquement un impact recherché.
As-tu mis en place une stratégie pour que ton enquête ait le maximum d'impact ?
Notre principale stratégie d'impact a été de co-diffuser avec Reporterre, puis de partager l'enquête publiée avec des ONG et parlementaires actifs sur la loi fast fashion pour qu'ils et elles s'en emparent dans le cadre du travail législatif ou de plaidoyer. L'enquête a d'ailleurs généré le dépôt d'un amendement pour réguler cette pratique problématique. Je conseille vraiment à tout journaliste qui se lance dans une enquête de prendre le temps de cartographier les sources qui disposent d'informations sur un sujet, c'est très utile pour l'enquête et constitue une base de données de contacts à qui partager l'enquête après sa publication.
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