« Il y a une dimension coloniale à interroger dans le projet Eacop de TotalEnergies »
Pour Reporterre, la journaliste Maïa Courtois a enquêté sur les conséquences désastreuses du chantier d'Eacop en Ouganda et en Tanzanie, autant pour les habitant·es que pour les écosystèmes.
Maïa Courtois est journaliste pour Basta! à mi-temps et pigiste le reste de son temps. Membre du collectif Hors Cadre, elle s’intéresse aux sujets du travail, des mouvements sociaux, des migrations et parfois des enjeux environnementaux. En mai 2025, elle écrivait l’enquête « Eacop : emprise Total, résistances locales » en cinq épisodes pour Reporterre.
Un an après la parution de son enquête, elle revient pour Rembobine sur les raisons qui l’ont poussée à partir en Ouganda, les précautions qu’elle a prises avant d’y aller et explique pourquoi il est important de couvrir ce sujet malgré la difficulté à avoir de l’impact sur un projet d’une telle ampleur.
Bonjour Maïa, depuis quand suivez-vous le projet Tilenga-Eacop de TotalEnergies en Ouganda et en Tanzanie ?
Depuis la procédure judiciaire engagée en 2019 en France par six ONG françaises et ougandaises contre TotalEnergies. Ces organisations ont tenté de s’appuyer sur la loi sur le devoir de vigilance, adoptée en 2017 par la France et pionnière puisqu’elle visait à rendre responsable des actions de leurs sous-traitants le siège d’une multinationale. Les plaignants ont essayé de s’appuyer sur ce levier-là pour faire remonter toutes les atteintes aux droits humains et environnementaux en Ouganda, et faire condamner TotalEnergies pour manquement à son devoir de vigilance. J’ai suivi toute la procédure, jusqu’à la défaite des ONG en 2023. Pendant cette période, j’ai rencontré des lanceurs d’alertes ougandais venus en France, j’ai eu des gens au téléphone sur place, mais je sentais bien que c’était limité de faire ça à distance. Il y a des choses qu’on ne peut documenter que sur le terrain.

La mesure d'impact réalisée par Rembobine un an après la publication de l'enquête
Vous avez donc cherché un moyen de vous rendre sur place ?
Oui. Mais il y a de moins en moins de médias qui financent des reportages au long cours comme celui-ci. Comme beaucoup de pigistes, j’ai donc dû me tourner vers des bourses et j’ai pu bénéficier de celle de la Scam, Brouillon d’un rêve. Reporterre a pris en charge les frais qui me restaient et s’est engagé à publier cette série, avec un format ambitieux, à la hauteur du parcours que j’avais élaboré avec mes trois collègues tout au long du tracé de l’oléoduc. C’est super d’avoir eu un débouché à la hauteur de l’envie que j’avais à la base. Mais avant de partir, j’ai cherché à savoir s’il n’y avait pas déjà des journalistes ougandais·es sur place qui travaillaient sur le sujet. Il y a une dimension coloniale à interroger dans le projet Eacop de TotalEnergies. Je ne voulais pas reproduire des schémas postcoloniaux en débarquant sur un terrain qui n’était pas le mien. J’ai découvert que c’était extrêmement compliqué pour des confrères et consœurs ougandais·es d’enquêter sur le projet. Celles et ceux qui l’ont fait subissent de très grosses pressions. Je me suis alors dit que c’était aussi la responsabilité de la presse française d’aller voir sur place ce que faisait une multinationale
française.
Malgré votre travail et celui d’autres journalistes étrangers, le chantier se poursuit. Face à des projets de cette ampleur, que peuvent faire les journalistes ?
On sait très bien qu’on ne change pas le monde en tant que journaliste. En revanche, on fait vivre des récits, on bataille pour que certaines histoires continuent d’exister ou émergent. Du fait d’une mobilisation internationale énorme via la coalition #STOPEACOP, de la procédure judiciaire en France et ses rebonds, le projet a été médiatisé pendant plusieurs années. Lorsque la fenêtre médiatique s’est refermée avec la défaite des ONG en 2023, je me suis dit que c’était bête d’arrêter d’en parler. Au contraire ! C’est précisément à ce moment-là que les travaux ont commencé sur place. Et ces travaux ont engendré de nouvelles problématiques. Il y avait énormément de choses à documenter. Le journalisme a un rôle à jouer : celui de faire émerger des récits à des moments où l'attention générale est ailleurs ou a délaissé ces sujets. Avec, dans le cas de mon travail, un format très concret, très incarné, pour dire : voilà ce qu’il se passe en ce moment là-bas, même si on n’en parle plus.
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