Un an après #MeTooPolice, où en est-on ?
Que se passe-t-il après qu'une équipe de journalistes enquête sur les violences sexuelles commises par les forces de l'ordre ? Qu'elle arrive à les classifier, à les quantifier ?
À montrer que ces violences n'ont rien d'exceptionnel mais qu'au contraire, elles s'inscrivent dans un schéma de domination de la part de ceux qui, parce qu'ils portent l'uniforme et bénéficient du soutien de leur hiérarchie, croient pouvoir disposer impunément du corps d'autrui ?
Un grain de sable vient-il (enfin) enrayer la machine ou tout continue-t-il comme avant ? Ce sont les questions qu'on a posées à Sarah Benichou et Leïla Miñano, un an après la parution de leur enquête édifiante sur #MeTooPolice, écrite aux côtés de leur consœur Sophie Boutboul. Le sujet est difficile, il n'y a pas d'obligation à poursuivre la lecture si vo us ne le souhaitez pas.
⏳ Comprendre l'enquête en 30 secondes
→ Entre 2012 et 2025, 429 personnes ont été victimes de violences sexuelles commises par 215 policiers et gendarmes – tous grades confondus et dans plus d'une centaine de villes en France.
→ Ces violences, aux modes opératoires multiples, vont du harcèlement sexuel aux agressions sexuelles aux viols. Systémiques, elles n'ont pourtant fait l'objet d'aucune prise en charge sérieuse du ministère de l'Intérieur.
💥 Et son impact en encore moins de temps !
→ Alors que le ministère de l'Intérieur a botté en touche suite à la parution de l'enquête, des député·es et sénateur·rices et des associations se sont appuyées dessus pour ouvrir le débat sur le sujet.
→ Des femmes victimes ont, de leur côté, continué à prendre la parole pour témoigner des violences qu'elles ont subies.
429 victimes entre 2012 et 2025
Il y a un an paraissait l'enquête #MeTooPolice de Sarah Benichou, Sophie Boutboul et Leïla Miñano du collectif de journalistes indépendant·es Youpress. Une enquête en plusieurs volets écrite pour le média d'investigation Disclose, en partenariat avec « L’Œil du 20 heures » (France 2). On vous explique :
Il aura fallu le recueil d'une trentaine de témoignages de victimes, la consultation d'une quarantaine de procédures judiciaires, l'exploration d'une décennie d'archives de presse et la conduite d'interviews d'avocats et de policiers pour que Sarah Benichou, Sophie Boutboul et Leïla Miñano arrivent à ce chiffre implacable : entre 2012 et 2025, 429 personnes ont été victimes de violences sexuelles commises par 215 policiers et gendarmes – tous grades confondus et dans plus d'une centaine de villes en France.
Ces violences, qui vont du harcèlement sexuel aux agressions sexuelles aux viols, concernent les femmes policières et gendarmes, mais aussi des femmes venues déposer plainte (notamment pour violences conjugales), des personnes exilées et handicapées ou encore des personnes racisées dans le cadre de contrôles d'identité et de palpations de la sécurité – bien que dans ce cas précis, les violences sexuelles restent encore aujourd'hui largement impensées et difficiles à faire reconnaître en tant que telles.
Alors que les modes opératoires sont multiples (récupérer les coordonnées des cibles lors de convocations, simuler des perquisitions, jouer du statut de policier ou gendarme pour imposer le silence... ), ces violences sexuelles n'ont fait l'objet d'aucune prise en charge sérieuse ni du ministère de l'Intérieur ni des directions de la police et de la gendarmerie.
La conséquence ? Certaines victimes n'osent plus se tourner vers la police ou la gendarmerie, alors même que ces institutions sont censées incarner la protection.
💥 En quête d'impact
Un an après la publication, le ministère de l'Intérieur a-t-il réagi ? Les médias ont-ils relayé le sujet ? De nouveaux témoignages de victimes présumées ont-ils émergé ?
Rembobine vous propose de découvrir l'impact de l'enquête. Rendez-vous dans le guide du journalisme d'impact pour comprendre ce qui peut être inclus dans ce tableau.
→ Suite à la parution de l'enquête, le ministère de l'Intérieur n'a d'abord émis aucune réaction. Il n'y a pas non plus eu de retour officiel de la part des directions de la communication de la police ou de la gendarmerie. « En même temps, comment est-ce qu'ils auraient pu contredire les faits ? », s'interroge Sarah Benichou.
→ Lors de l'enquête, aucune circulaire ou note interne n'était par ailleurs consacrée au sujet des violences sexuelles commises par les forces de l'ordre. Dans le code de la sécurité intérieure auquel sont soumis les forces de l'ordre, il n'y avait pas non plus d'interdiction explicite d’entretenir des relations sexuelles avec des personnes rencontrées dans le cadre de ses fonctions. « Pour l'instant, ça n'a toujours pas évolué », déplorent Sarah Benichou et Leïla Miñano.
→ Du côté des sanctions internes, au sein de la gendarmerie, en 2023, ils étaient seulement 3 à avoir été radiés sur un total de 46 hommes sanctionnés pour violences sexistes et sexuelles. Côté police, seulement 18 policiers avaient été sanctionnés pour violences sexuelles. Depuis un an, il n'y a pas eu de nouveau décompte.
→ À l'automne 2025, quelques mois après la parution de l'enquête, la députée LFI Gabrielle Cathala a alerté le ministre de l'Intérieur sur les violences sexistes et sexuelles commises par les forces de l'ordre en s'appuyant sur l'enquête de Disclose. « Elle a fait une proposition de commission d'enquête qui a été très suivie », détaillent Sarah Benichou et Leïla Miñano.
→ La députée LFI Danièle Obono a également interpellé le gouvernement sur le sujet, toujours en s'appuyant sur le travail de Disclose. Le ministère de l'Intérieur, Laurent Nuñez, a alors répondu en évoquant les dispositifs d’accueil et en contestant le caractère systémique des violences.
→ D'autres député·es et sénateurs ont adressé des questions écrites au gouvernement depuis l'année dernière.
→ En parallèle des encore rares sanctions internes à la police ou à la gendarmerie, de « nouvelles plaintes ont été déposées au pénal contre des gendarmes et des policiers », annoncent Sarah Benichou et Leïla Miñano sans en dire plus pour le moment. D'autres plaintes devraient prochainement suivre.
→ L'enquête de Disclose a été publiée en partenariat avec « L’Œil du 20 heures » (France 2). En parallèle, Libération a également enquêté sur le sujet.
→ L'enquête #MeTooPolice a fait l'objet de nombreuses reprises (Le Nouvel Obs, Ouest France, Elle, RMC...) avec beaucoup d'invitations en plateau (France Info, Le Média...). « Encore la semaine dernière, un média citait nos chiffres, se réjouit Leïla Miñano. Sur le sujet, on peut dire que ça a permis de poser la première pierre », abonde la journaliste, rejointe par Sarah Benichou : « Si on a pu arriver à ce résultat, c'est aussi parce qu'on a travaillé en collectif [au sein du collectif de journalistes indépendant·es Youpress, NDLR]. Sans unir nos forces, on n'aurait pas pu ».
→ Dans le cadre de l'enquête, une adresse mail a été créée pour que les témoins ou victimes de violences sexuelles perpétrées par un membre des forces de l’ordre puissent contacter l'équipe de Disclose. « Les retours qu'on a eus sont venues de personnes qui avaient parfois gardé quelque chose enfoui depuis très longtemps, et qui se sont décidées à parler avec cette enquête, relate Leïla Miñano. Notre plus bel impact, c'est vraiment le retour de ces femmes qui se sont rendues compte qu'elles n'étaient pas isolées, que leur histoire n'était pas une simple mésaventure. Ça prouve qu'on a eu raison de le faire, d'autant qu'on commence à comprendre seulement maintenant l'étendu du problème. »
→ En parallèle, les journalistes n'ont par contre eu aucun retour de policiers ou de familles de policiers.
→ Fin juin 2025, la CGT-Etat police a interpellé le ministère de l’Intérieur sur la lutte contre les VSS à travers un communiqué.
→ En novembre 2025, Flagrant déni, ONG française d’investigation et de défense des victimes de violences policières, a publié un rapport sur l'IGPN, la police des polices, dans lequel sont cités l'enquête et ses chiffres.
→ Toujours en novembre 2025, l'ONG #NousToutes a lancé une nouvelle grande enquête sur les violences sexistes et sexuelles commises par les forces de l’ordre pour collecter des données complémentaires et lancer le #MeTooPolice afin de provoquer une prise de conscience de la société et des pouvoirs publics.
🕵️♀️ Les coulisses de l'enquête
Sarah Benichou et Leïla Miñano sont journalistes d'investigation, membres du collectif de journalistes indépendant·es Youpress. Aux côtés de leur consœur Sophie Boutboul, elles ont enquêté pour Disclose sur les violences sexuelles perpétrées par les forces de l'ordre.
Un an après la parution de leur enquête, elles reviennent pour Rembobine sur le déclenchement de cette enquête majeure, l'angle mort des violences sexuelles policières envers les jeunes hommes noirs, et les raisons pour lesquelles ces violences continuent à s'exercer.

🧰 Pour mieux suivre le sujet
Vous voulez creuser le sujet ? Sarah Benichou et Leïla Miñano ont deux recommandations :
📻 « Police : la fabrique des cow-boys », un podcast de Tal Madesta et Naomi Titti pour Les Couilles sur la table (Binge Audio)
Dans ce podcast en deux parties, les journalistes Tal Madesta et Naomi Titti se demandent qui sont les policiers violents, mais aussi comment se forge cette culture masculine de camaraderie dans les commissariats et est-ce que la présence de femmes policières dans les commissariats ou sur le terrain peut conduire à des changements. Avec, pour en discuter à leur micro, Leïla Miñano, ainsi que Mathilde Darley, chercheuse à l’IRIS et contributrice du livre Police et société en France (Presses de Sciences Po, 2023).
📚 Silence, on cogne. Enquête sur les violences conjugales subies par des femmes de gendarmes et de policiers, un livre de Sophie Boutboul et Alizé Bernard
Alizé Bernard a été victime de violences conjugales. Si elle savait les difficultés qu'ont les femmes à parler et à se faire entendre, elle n’imaginait pas combien le statut de son conjoint – gendarme – rendrait son combat pour s’en sortir plus difficile encore. Son histoire, elle l'a confiée à Sophie Boutboul, corédactrice de l'enquête #MeTooPolice pour Disclose et également membre de Youpress.
Lecteur·rices, citoyen·nes...Vous avez le pouvoir de renforcer l'impact du travail des journalistes !
1. Bien sûr, vous pouvez partager l'enquête de Sarah Benichou, Leïla Miñano et Sophie Boutboul, et l'analyse de son impact par Rembobine pour les faire connaître à vos proches.
2. Sur un sujet comme celui-ci, restez à l'écoute de vos proches. Et si vous êtes témoins ou victimes de violences sexuelles perpétrées par les forces de l'ordre, n'hésitez pas à vous rapprocher d'associations spécialisées ou à contacter le numéro de Violence Femmes Info (3919), joignable 24h/24 et 7j/7.
3. Engagez-vous auprès d'associations féministes et de défense des droits des femmes et minorités de genre, comme #NousToutes, qui accompagnent les victimes de violences sexistes et sexuelles.
4. Contactez vos député·es pour qu'iels continuent à alerter sur le sujet, à l'image des alertes lancées par les députées LFI Gabrielle Cathala et Danièle Obono.
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