« Les violences sexuelles sont un outil d'écrasement, qui font partie intégrante des outils de répression utilisés par les forces de l'ordre »
Un an après leur enquête sur les violences sexuelles perpétrées par les forces de l'ordre, Sarah Benichou et Leïla Miñano reviennent pour Rembobine sur cette enquête majeure.
Sarah Benichou et Leïla Miñano sont journalistes d'investigation, membres du collectif de journalistes indépendant·es Youpress. Aux côtés de leur consœur Sophie Boutboul, elles ont enquêté pour Disclose sur les violences sexuelles perpétrées par les forces de l'ordre.
Un an après la parution de leur enquête #MeTooPolice, elles reviennent pour Rembobine sur le déclenchement de cette enquête majeure, l'angle mort des violences sexuelles policières envers les jeunes hommes noirs, et les raisons pour lesquelles ces violences continuent à s'exercer.
Comment avez-vous commencé à travailler ensemble sur les violences sexuelles commises par les forces de l'ordre ?
Sarah Benichou — Au printemps 2023, j'ai été contactée par une fille qui m'a dit qu'elle avait été violée par un élève policier pendant une soirée et qu'elle avait déposé plainte pour viol. Je me suis dit que c'était une histoire horrible mais qu'isolée, je ne pouvais pas la traiter. J'en ai parlé à mes collègues de Youpress et là, on a commencé à fouiller notamment les archives de la Presse quotidienne régionale. On a découvert une centaine d'affaires judiciarisées – c'est-à-dire où il y a eu une audience au pénal – et on s'est dit qu'il y avait un vrai sujet qui devait être traité de façon systémique, au-delà du fait isolé.
Leïla Miñano — Avec les collègues de Youpress, on a l'habitude de travailler ensemble avec une méthodologie très rigoureuse. Ensemble, on a notamment enquêté sur les féminicides politiques dans le cadre du projet « Femmes à abattre ». Notre rigueur, et le fait de très bien se connaître, nous a permis d'atteindre notre objectif, à savoir constituer une base de données qui comprenne notamment le nombre de victimes de violences sexuelles de la part des forces de l'ordre sur un temps donné, le taux de récidive, les catégories de violences sexuelles et les procédures qui ont, ou non, été déclenchées en interne et au pénal.

Retrouvez notre mesure d'impact de l'enquête un an après sa publication
Parmi les catégories de victimes identifiées, il y a les personnes racisées victimes de violences sexuelles lors de contrôles d'identité et de palpations de la sécurité. C'est un sujet encore peu traité.
Leïla Miñano — Contrairement à certaines catégories de victimes – comme les collègues ou les femmes de gendarmes et de policiers –, on parle effectivement très peu de ces victimes-là. Les seules fois où on les aborde, c'est lors de cas emblématiques comme l'affaire Théo mais souvent, la dimension sexuelle de l'agression est complètement gommée par la justice. Or il nous semblait indispensable de nommer ces violences pour ce qu'elles sont, à savoir des violences sexuelles policières – ou « police sexual violence », si on reprend la terminologie de la recherche américaine qui est beaucoup plus avancée que nous sur le sujet. Nommer ce phénomène, c'est une façon de le faire exister dans l'opinion publique.
Sarah Benichou — Les violences sexuelles sont un outil d'écrasement, qui font partie intégrante des outils de répression utilisés par les forces de l'ordre. Lors des contrôles d'identité ou des palpations de sécurité, ces violences s'exercent en grande majorité envers les hommes non blancs. On ne peut appréhender ce phénomène sans souligner sa dimension intrinsèquement raciste.

Qu'est-ce qui explique que ces violences perdurent ?
Sarah Benichou — Au fil de notre enquête, on s'est rendu compte que si c'est tellement banale de pouvoir agresser une collègue, une conjointe, une plaignante quand on porte l'uniforme, c'est parce qu'il y a un environnement professionnel favorable aux agressions. Ça fait partie de la culture policière d'être masculiniste, et on peut se demander si ça ne va pas même plus loin. On a trouvé cette affaire où un juge se demande si le comportement d'agresseur du policier n'a pas été un facteur qui a favorisé sa carrière.
Leïla Miñano — C'est cet environnement qui fait qu'autant de forces de l'ordre non seulement agressent, mais aussi réitèrent et se sentent autorisées à le faire en toute décontraction. Les témoignages reçus par #NousToutes dans le cadre de son enquête sur #MeTooPolice témoignent de cette même ambiance. Le risque, c'est que les victimes arrêtent de franchir la porte d'un commissariat – peu importe le problème auxquelles elles sont confrontées, violences sexuelles ou pas.
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