REC🔴 Julien Collinet de la Topette « Le jour de la sortie, les kiosques autour du campus ont été dévalisés »
Il y a un an, Julien Collinet, journaliste et cofondateur de La Topette, publiait avec Ariane Lavrilleux de Disclose et Reflets.info une enquête sur les liens entre l’Université catholique de l’Ouest (UCO) et le milliardaire Pierre-Édouard Stérin. Il raconte ce qui l'a le plus surpris.
À Angers, la Catho, c’est une institution. Elle fête ses 150 ans cette année. Et pour comprendre pourquoi cette enquête était importante, il faut comprendre ce que représente l’Université Catholique de l'Ouest ici.
On est dans un département assez conservateur, où la religion catholique reste très présente culturellement. Dans le secondaire, la moitié des enfants sont encore scolarisés dans l’enseignement catholique. Pas spécialement par conviction religieuse : c’est souvent une tradition, quelque chose de culturel. Pour l’université, c’est pareil.
On n’inscrit pas nécessairement ses enfants à la Catho par idéologie.
C’est souvent pour des raisons très pratiques. Avec l’incertitude de Parcoursup ou plutôt que d’envoyer son enfant étudier à l’autre bout de la France, certaines familles préfèrent l’inscrire à côté de chez elles.
Il ne s’agissait pas juste de dire qu’une université catholique était conservatrice. Le problème était celui de la transparence : des familles inscrivaient leurs enfants dans cette institution sans savoir qu’un milliardaire portant un projet politique d’extrême droite comme Pierre-Édouard Stérin participait à son financement, ni connaître l’orientation de certains intervenant·es de la licence de science politique.
J’avais commencé à m’intéresser à la Catho plusieurs années auparavant. En 2022, j’avais enquêté sur la place prise à l'UCO par la communauté de l’Emmanuel [une association religieuse et communauté conservatrice, qui regroupe prêtres et laïcs engagés avec 13 000 membres présents dans plus de 70 pays, dont environ la moitié en France, NDLR]. À l’époque, on m’avait déjà alerté sur cette licence de science politique et sur certains profils très conservateurs. J’avais gardé ça dans un coin de ma tête.
Puis une source anonyme qui m’avait déjà donné de bonnes informations m’a alerté sur le financement de la Catho par un nouveau fonds lié à Pierre-Édouard Stérin. Là , les pièces ont commencé à s’assembler.
C’est en enquêtant sur les enseignant·e de la licence que je suis vraiment tombé des nues.
Je m’attendais à trouver des profils politiquement marqués. Ce n’est pas un problème en soi. Mais j’ai découvert des engagements dans des associations royalistes, un professeur condamné des propos racistes et antisémites… Des étudiant·es nous ont aussi transmis des cours dont certains contenus m’ont vraiment surpris. Certain·es étudiant·es ne percevaient pas forcément eux-mêmes cette orientation. Ils sentaient parfois qu’il y avait un malaise, quelque chose qui dérangeait, sans nécessairement réussir à mettre des mots dessus.
Le jour de la sortie, les kiosques ont été dévalisés.
Puis le journal est sorti. Et là , j’ai été vraiment surpris par la rapidité avec laquelle les étudiant·es se sont emparés de l’enquête. Les kiosques aoutour du campus ont été dévalisés. À l’intérieur de l’université, on m’a raconté que dans les salles des profs, les photocopieuses n’arrêtaient pas de tourner pour reproduire l’article et le faire circuler.
On n’avait rien organisé pour provoquer ça. On avait prévu des choses après la publication de Disclose, mais là , il n’y en a tout simplement pas eu besoin.
Et c’est d’autant plus étonnant que la Catho n’est pas connue pour ses mobilisations étudiantes. Il n’y a quasiment jamais de grève lors des mouvements, pas de syndicat étudiant de gauche particulièrement implanté…
Voir une fronde étudiante émerger sur ce campus, c’était assez inédit.
Sans les étudiant·es, je ne pense pas que l’enquête aurait eu le même impact.
C’est peut-être la principale chose que je retiens aujourd’hui. Une enquête, toute seule, ne fait pas forcément bouger une institution.
Là , celles et ceux qui pouvaient réellement inquiéter l’université, c’étaient ses étudiant·es. Une université privée vit de leurs frais de scolarité. Les voir s’élever contre ce qu’on révélait changeait complètement la donne.

Avant de reprendre la lecture, découvrez l'impact un an après de l'enquête de la Topette, Disclose et Reflets.info !
Et l’enquête a aussi libéré une parole. Des étudiant·es ont commencé à reparler de choses entendues en cours, notamment de propos qu’ils avaient pu trouver problématiques mais qu’ils n’avaient pas forcément formulés comme tels jusque-là .
À partir de là , ils n’étaient plus seulement les lecteur·rices de notre enquête. Ils en prolongeaient eux-mêmes les effets.
Cette histoire m’a aussi conforté dans un choix qu’on fait depuis le début avec La Topette : faire un journal d'investigation papier.
On nous dit que le papier n’est plus lu par les jeunes. Quand ça les concerne, ils s’en emparent.
Aujourd’hui, notre site internet est essentiellement une vitrine. On y trouve nos sommaires, les endroits où acheter le journal et la possibilité de s’abonner. Mais nos articles ne sont pas publiés en ligne.
Et avec le temps, je me suis rendu compte que le papier était peut-être l’une de nos principales forces.
La Topette est disponible dans environ 200 points de vente du département. Ça veut dire que physiquement, on nous voit. Nous livrons même nous-mêmes les journaux aux kiosques. On connaît les kiosquiers, on peut discuter avec eux de l’endroit où le journal est placé. Ça paraît anecdotique, mais si ton journal est tout au fond d’une Maison de la presse, personne ne le voit.
Et puis il y a quelque chose qu’on n’avait pas forcément anticipé au départ : le papier crée une communauté.
Je vois des lecteur·rices faire circuler La Topette entre ami·es. Quand ils vont à l’apéro, ils et elles peuvent arriver avec une bouteille et un numéro du journal à offrir à leurs potes. Il y a un objet qu’on garde, qu’on prête, qu’on attend.
Tous les deux mois, il y a aussi cette attente : qu’est-ce qu’ils vont encore sortir ? Aujourd’hui, on tire environ 6 700 exemplaires et on compte autour de 1 400 à 1 500 abonnés.Et on voit très concrètement ce que les enquêtes peuvent faire au journal.
Une enquĂŞte peut faire grandir le journal.
Quand on sort en sort une qui a un vrai impact, les abonnements augmentent clairement. À chaque fois, on franchit un palier. Et en plus, ces nouveaux lecteur·rices restent. Et nous donnent les moyens de mener la suivante.
Quand on a lancé La Topette il y a six ans, on ne savait pas vraiment si ça allait marcher. On lançait un journal indépendant d’investigation dans un département assez conservateur. Mais finalement, c’est peut-être justement ce qui fait qu’il a trouvé sa place. Dans un département conservateur, des gens ont envie de lire autre chose.
Et comme quasiment personne ne faisait ce travail d’investigation locale, on s’est rendu compte qu’il y avait une vraie utilité à le faire.
L’enquête sur la Catho en est peut-être l’un des meilleurs exemples : on publie une enquête dans un journal papier local. Les exemplaires disparaissent des kiosques autour du campus. Les photocopieuses tournent. Des étudiant·es commencent à parler. Ils s’organisent. L’institution réagit. À ce moment-là , le journal ne nous appartient presque plus. Et c’est probablement là que l’enquête commence vraiment à avoir de l’impact.
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