« La réalité virtuelle est un secteur économiquement fragile et ses acteurs constituent des proies idéales »
Un an après son enquête sur les ambitions de Pierre-Édouard Stérin dans la réalité immersive, Olivier Tesquet raconte comment Télérama entreprend des enquêtes d'idées pour proposer de l'investigation fidèle à son ADN éditoriale.
Olivier Tesquet est journaliste pour Télérama. Depuis une quinzaine d'années, il enquête sur les effets politiques et sociaux des technologies numériques, les réseaux d'influence et les nouvelles idéologies de la Silicon Valley. Il est notamment l'auteur de À la trace, État d'urgence technologique et, avec Nastasia Hadjadji, de Apocalypse Nerds. Comment les technofascistes ont pris le pouvoir.
Un an après la publication de son enquête, Olivier Tesquet raconte à Rembobine comment la réalité immersive est devenue le point d'entrée de la stratégie du milliardaire. Il revient aussi sur le concept d'"enquêtes d'idées" de Télérama.
Qu'est-ce qui vous a convaincu que les expositions immersives méritaient une enquête journalistique ?
Depuis les révélations sur Périclès [projet de thinktank mené par le milliardaire dans le but d'assurer une victoire électorale de l'extrême droite, NDLR] , on voyait bien que Pierre-Édouard Stérin devenait une personnalité importante, mais il nous manquait un point d'entrée qui corresponde à Télérama. La réalité virutelle (XR) s'est imposée comme celui-ci. À ce moment-là, l'immersif était quasiment le seul point de contact entre Stérin et le vaste monde de la culture. Avec le recul, son investissement dans la VR ressemble presque à une anomalie : à la différence d'un Bolloré qui investit dans les médias, l'édition, le cinéma, ça semblait pour lui un moyen parmi d'autres, pas une fin en soi.
Ce qui m'a aussi convaincu, c'est aussi le sentiment d'urgence que j'ai trouvé chez les acteurs de la réalité virtuelle. Beaucoup se voyaient comme "les canaris dans la mine" : ils avaient le sentiment que c'était par leur secteur que Stérin était en train d'entrer dans le champ culturel et qu'il était de leur devoir d'alerter. En enquêtant, je me suis rendu compte qu'on ne pouvait presque pas faire un pas dans cette industrie sans retomber sur Stérin. Il était présent à différents niveaux de la chaîne de création. Cette concentration était frappante. La VR est aussi un secteur économiquement fragile et ses acteurs constituent des proies idéales. Et c'est un domaine qui reste encore parfois déconsidéré par une partie du monde culturel, qui ne le considère pas toujours comme de la "grande culture".
Finalement, c'était un excellent cheval de Troie. Si Stérin avait commencé par investir frontalement les musées ou le cinéma, il se serait probablement heurté à davantage de résistances. En passant par l'immersif, il s'installait dans un secteur plus discret, plus fragile et moins observé. Au début, on résumait même ça en interne comme une sorte de "Puy du Fou numérique".

Découvrez notre mesure d'impact de l'enquête d'Olivier Tesquet un an après sa publication
Comment enquête-t-on sur une idéologie ? Ce n'est pas comme suivre un flux d'argent ou consulter un registre du commerce.
Nous avons créé une cellule enquête à Télérama il y a un peu plus de trois ans. C'est un service encore jeune, et cela nous a amenés à réfléchir à la manière dont nous pouvions nous positionner dans un paysage de l'investigation déjà très concurrentiel. On ne va pas rivaliser frontalement avec Le Monde ou Mediapart sur tous les terrains.
Pour moi, on a une vraie carte à jouer sur ce que j'appelle les enquêtes idées. Prendre des éléments très concrets - ici, la manière dont un milliardaire investit massivement dans un secteur culturel - et se demander ce que ces investissements disent plus largement de son idéologie, de son projet politique, de sa vision du monde. Ça ne veut pas dire qu'on abandonne les méthodes classiques de l'enquête, bien au contraire. On mobilise les mêmes outils. On travaille sur des documents, sur des acteurs, sur des faits. Mais on cherche à comprendre ce qu'ils révèlent d'un mouvement plus large.
C'est ce mélange qui m'intéresse : regarder les bilans financiers d'un côté, la théorie politique ou la philosophie de l'autre. Si vous voulez comprendre Palantir [une multinationale qui conçoit des outils d’analyse de données destinés aux administrations, services de renseignement et armées, NDLR], par exemple, vous devez à la fois regarder sa capitalisation boursière et lire Carl Schmitt. Si vous ne faites pas les deux, il vous manque une partie de l'histoire.
Depuis plusieurs années, vos enquêtes portent souvent sur la Silicon Valley, les milliardaires de la tech, les réseaux d'influence ou les projets politiques et culturels qui gravitent autour d'eux. Pourquoi ce fil rouge ?
Aujourd'hui, on assiste clairement à un retour de la métapolitique. L'extrême droite investit le champ des idées, de la culture et des médias. On le voit avec Stérin dans la réalité virtuelle, avec Bolloré dans de nombreux secteurs. Une stratégie consiste à descendre dans l'arène et à répondre pied à pied à cette bataille culturelle. C'est une stratégie qui peut se défendre, qui est sans doute nécessaire aussi. Mathieu Pigasse [homme d'affaires et banquier français, qui détient via sa holding Combat Media plusieurs médias comme Les Inrockuptibles et Radio Nova, NDLR], l'assume complètement en investissant dans des médias.
Mais la métapolitique ne vient pas de nulle part. Ce n'est pas une émanation gazeuse. Elle s'appuie sur des structures, des financements, des organisations. Il faut pouvoir placer les points sur une carte pour examiner de manière critique ces stratégies. Je pense qu'on a un besoin collectif de cartographier ces réseaux, y compris dans leurs dimensions économiques, financières, politiques et philosophiques.
À force d'enquêter sur ces grandes figures de la tech et de la bataille culturelle, ne risque-t-on pas de leur accorder une place démesurée ?
Il faut effectivement éviter ce piège : celui de personnaliser à outrance. Le problème ne se résume pas à Elon Musk, Peter Thiel, Vincent Bolloré ou Pierre-Édouard Stérin. Ce sont des dynamiques beaucoup plus profondes. Ces personnalités comptent, elles ont un pouvoir économique, politique, symbolique, culturel. Mais notre destin collectif ne dépend pas uniquement de leur destin individuel.
C'est justement pour cela qu'il faut continuer à leur coller aux basques. En observant leurs projets avec méthode et patience, on peut mesurer à la fois leur pouvoir réel… mais aussi leurs limites, les endroits où leurs stratégies ne fonctionnent pas. Rien n'est irréversible. Quand on regarde de près, leur pouvoir est aussi extrêmement fragile. Il repose aujourd'hui, économiquement, sur beaucoup de promesses. Prenez SpaceX : pour l'instant, les gens achètent de la poudre de perlimpinpin et des promesses de conquête ou de terraformation [Rendre une planète habitable pour les Terriens NDLR]. À un moment, ce nihilisme financier peut se heurter au mur du réel. Stérin, lui, son projet politique est loin d'être accompli. L'élection présidentielle de 2027 n'a pas encore eu lieu. Il se passe encore beaucoup de choses. C'est précisément parce que rien n'est joué qu'il est nécessaire de documenter ce qui est en train de se passer.
Mon objectif n'est pas de faire un contre discours militant ou de répondre à d'autres médias. Le débat public souffre surtout d'une mauvaise information. Notre rôle, c'est de faire ce travail sérieusement, avec intégrité, tout en assumant le point de vue depuis lequel on regarde ces phénomènes.
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