“On peut avoir un impact immédiat sur un papier, mais c’est l’acharnement qui paie”
Pour marquer le coup de sa décennie d’existence, le média d’investigation en séries Les Jours publie un livre, qui revient sur dix ans d’enquêtes. Entretien avec Isabelle Roberts, cofondatrice et présidente.
Depuis dix ans, Les Jours enquêtent sur la société à travers des séries journalistiques au long cours. Pour célébrer cette décennie d’« obsessions » (le surnom donné à leurs enquêtes), le média 100% numérique s'offre une incursion papier avec un livre anniversaire, publié aux éditions Rue de l’échiquier. Plus qu'une rétrospective, l’ouvrage se veut un manifeste sur l'impact de leur journalisme d'investigation, lié à l’acharnement de leurs journalistes à traiter des sujets sur plusieurs mois, voire années.
Isabelle Roberts, cofondatrice et présidente du média, détaille pour Rembobine l’utilité sociale d’un média comme Les Jours, et sa lutte contre l’info sans mémoire.

Pour un média qui s’est construit exclusivement sur le numérique, pourquoi choisir de vous raconter sur format papier ?
Ce livre répond d’abord à une demande récurrente de nos abonné·es qui nous ont longtemps réclamé un bel objet physique, une archive à transmettre ou à garder en bibliothèque. Mais c’est aussi un outil de conquête pour toucher un public plus attaché au papier, qui ne nous connaîtrait pas encore et qui va pouvoir nous découvrir par hasard en librairie ou au détour d’une interview, et on l’espère, s’abonner !
Comment avez-vous pensé le design de ce livre ?
C’est un objet hybride, entre le livre et le magazine. Nous avons opté pour un format A4, assez grand, car nous voulions retrouver la politique de l’image des Jours. On ne peut pas mettre en scène de grandes photos sur un format trop petit. Visuellement, nous voulions transposer sur papier le confort de lecture « zen » et enrichi que nous avons créé pour le numérique. Nous avons donc repris les marqueurs forts de notre identité avec nos polices de caractère, nos grands aplats de couleurs et les petits encadrements graphiques qui structurent nos articles. Nous voulions cerner les sujets, non seulement par le texte, mais par une mise en scène graphique forte. En feuilletant ce livre, on retrouve l’ADN visuel du site, mais avec la satisfaction du toucher et de l'odeur du papier.

Sur le web, vos séries s’étendent parfois sur plusieurs années. Comment condenser une décennie d’enquêtes en prenant en compte les limites physiques du papier ?
Ce passage au papier n’a pas été évident pour nous ! On a toujours voulu et réfléchi Les Jours pour le numérique. C’est ce qui nous permet de travailler sur un sujet en « illimité ». Notre série L’Empire, sur Vincent Bolloré, a débuté dès l’ouverture de notre site et se poursuit encore aujourd’hui. La contrainte, c’est que sur papier, on ne peut pas se permettre de faire 600 pages, alors on a décidé de valoriser des séries qui tracent à la fois des lignes d’enquête et de changement de la société. C’est donc un double projet : à la fois une rétrospective et un livre qui raconte notre impact. Nous avons choisi de remettre à plat dix ans d’enquêtes pour extraire les lignes de fond qui ont structuré les changements de la société.
Justement, comment avez-vous réalisé cette sélection ?
C’est un travail collectif. On a réfléchi à la fois en termes d’impact pour Les Jours et pour la société en général. On s’est aperçu qu’on avait eu « du pif » sur certaines thématiques menées depuis le début. Nous avons choisi des sujets où l'évolution en dix ans est flagrante. Par exemple, l’extrême droite : le RN est passé de 4 députés en 2016 à 139 aujourd'hui. L’autre exemple, c’est celui des violences sexistes et sexuelles (VSS). Il y a dix ans, le terme lui-même n’existait quasiment pas en dehors des tribunaux. Notre logique, ça a été et c’est toujours de lutter contre l’info sans mémoire en suivant ces sujets sur le temps long, et c’est ce que l’on a souhaité mettre en avant dans cet objet.

L’impact est-il pour vous plutôt le fruit d’un coup d’éclat ou d’un acharnement sur plusieurs années ?
C’est le cœur de notre modèle : la série journalistique permet les deux. On peut avoir un impact immédiat sur un papier, mais c’est l’acharnement qui paie. Pour nous, l'impact se traduit de plusieurs manières : cela peut être une prise de conscience, l’ouverture d’une enquête judiciaire ou un changement de pratique. L’enquête sur Thierry Lounas et Claire Bonnefoy, publiée sur notre site fin 2025, par exemple, a eu un impact énorme, à la fois en termes d’abonnement pour nous, et au niveau de la libération de la parole. On a reçu énormément de témoignages de femmes qui avaient été victimes de ce couple après la publication, dont une qui a porté plainte par la suite. De même, nos enquêtes sur les « brebis galeuses » du RN ont déclenché plusieurs articles 40 (signalements obligatoires au procureur par une autorité publique lorsqu’un délit ou un crime est porté à sa connaissance, NDLR.) ainsi que des dépôts de plainte. Au fond, lorsque l’on dénonce un scandale, c’est avant tout pour que cela ne se reproduise plus. On a toujours l’espoir que les choses changent après la publication d’une enquête. Et pour le temps long, sur les VSS, je crois qu’en suivant ce sujet de manière acharnée, on participe aussi à une transformation profonde des mentalités. C’est aussi l’objectif de notre suivi du Rassemblement National. Notre rôle est de gratter l’image de respectabilité qu’ils tentent d’infuser dans les esprits depuis quelques années pour rappeler les racines du parti.

Vous rappelez souvent que Les Jours est un média indépendant, sans publicité. Quel est l'état de santé de ce modèle après dix ans ?
C’est un marathon à la vitesse d’un 100 mètres. Nous sommes rentables depuis 2020, ce qui est un immense accomplissement pour un média indépendant, mais cet équilibre reste fragile. Comme nous n'avons pas de gros actionnaire, si les gens arrêtent de s'abonner, le rocher de Sisyphe redescend et nous écrase. Ce livre, financé par un crowdfunding, est fidèle à notre logique de coconstruction avec nos lecteur·ices. On ne cesse de faire de la pédagogie : l'indépendance a un prix, et rien n'est jamais acquis.
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