« Ce que ces révélations montrent, c'est l'argent que ces géants de l'agro-industrie sont prêts à dépenser pour attirer de futurs ingénieurs »

Un an après son enquête pour Reporterre, Moran Kerinec revient pour Rembobine sur l'emprise des multinationales au sein des grandes écoles, les conséquences sur la vie étudiante et l'impact de son enquête.

Cécile Massin
Cécile Massin

Moran Kerinec est co-coordinateur du pôle enquêtes de Reporterre, média en ligne spécialisé sur les enjeux environnementaux.

Un an après la publication de son enquête « Cocktails et petits fours : quand Total, Nestlé et Danone financent les soirées étudiantes d’AgroParisTech », il revient pour Rembobine sur l'emprise des multinationales au sein des grandes écoles, les conséquences sur la vie étudiante et l'impact de son enquête.

Bonjour Moran, comment avez-vous commencé à enquêter sur la place des multinationales à AgroParisTech ?

Le point de départ de mon enquête a été l'annulation du Forum Vitae [forum des entreprises d'AgroParisTech, NDLR] en 2025. Ça m'a donné envie de comprendre pourquoi il avait été annulé, d'autant qu'un autre journaliste de Reporterre avait reçu une alerte sur le sujet. Cette source nous a permis d’accéder aux documents financiers qui attestent des sommes que les géants de l'agro-industrie déboursent pour être présents à ce forum des entreprises. Ce que ces révélations montrent, c'est non seulement l'argent que ces géants de l'agro-industrie sont prêts à dépenser pour attirer des futur·es ingénieurs, mais aussi le train de vie élevé du BDE de l'école.

Quelle conséquence ça a justement, que le BDE d'AgroParisTech ait « ce train de vie élevé » ?

Pour les élèves, ça façonne une forme de normalité. Ça donne l'impression qu’il est banal qu'une soirée d'intégration ou une soirée de gala, ça ressemble à des soirées fastueuses. À titre personnel, j'ai fait mes études à la fac. On n'a jamais eu de soirées champagne. Le risque, c'est qu'ils normalisent ce train de vie payé par des entreprises qui, elles, détruisent la planète.

C'est tout le paradoxe. Ces multinationales détruisent le vivant tout en finançant le BDE d'ingénieurs spécialistes du vivant...

Parce qu'elles tentent de les séduire pour ensuite les recruter ! Et ce n'est pas le cas qu'à AgroParisTech, loin de là. Il y a un très bon article du Monde sur l'emprise grandissante des multinationales au sein des grandes écoles, qui montre très bien comment les étudiants des grandes écoles d'ingénieur et de commerce sont approchés par ces entreprises. La tactique des multinationales s'applique à toutes les grandes écoles alors même que souvent, les étudiant·es ont fait ces études avec d’autres désirs que de rentrer chez TotalEnergies ou Lactalis.

Faire la fête entre futurs expert·es de l’environnement... grâce à TotalEnergies et consorts
En septembre 2025, Moran Kerinec de Reporterre racontait comment les géants de l’agro-industrie n’hésitent pas à mettre la main au porte-monnaie pour arroser les soirées étudiantes des futurs ingénieurs de l’environnement.

L'analyse de l'impact de l'enquête de Moran Kerinec !

L'enquête a eu de l'impact auprès des étudiants d'AgroParisTech, mais peu dans la sphère politique ou institutionnelle. Comment préparez-vous l'impact de vos enquêtes chez Reporterre ?

Selon les enquêtes, ils nous arrive d’envoyer des communiqués de presse à certains médias pré-sélectionnés, voire de contacter des personnalités du monde institutionnel ou politique qui travaillent les thématiques concernées. Mais préparer l'impact d'un papier demande du temps et, dans le cadre de cette enquête, nous n’avions, à ce moment-là, pas les forces vives disponibles pour le faire. Par contre, même sans préparation en amont, on se doutait que cette enquête serait partagé entre les élèves. Beaucoup n'avaient pas en leur possession toutes les informations sur les comptes de leur BDE. Et in fine, le message envoyé à l'école, c'est : « on regarde avec qui vous faites des partenariats ». Ça peut les faire réfléchir à cette pratique.

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Cécile Massin

Rédactrice et cofondatrice de Rembobine - Journaliste indépendante